Dans les villes

wanderlust, une photo de Sharon Wish (tous droits réservés, avec la très gentille et appréciée permission de l'auteure!)

[Série 9. Suite de Trois automnes plus tard]

Je médite dans un studio de yoga au coin de la rue Laurier et du boulevard Saint-Laurent, juste en face d'une caserne de pompiers. À l'intérieur, on entendrait une mouche voler. Dehors, c'est bruyant.

Ce soir, la pluie et l'humidité amplifient les sons qui proviennent de l'extérieur. Les modifient, aussi. Généralement, le bruit des voitures qui roulent en bas me dérangent un brin (quand je suis moins zen, vraiment beaucoup). Là, ce bruit parvient à mes oreilles comme un concert de déferlantes déchaînées. Je ne devrais pas m'attacher à cette sensation. Mon esprit s'entête. Il est si rare qu'un paysage sonore urbain me charme, me séduise, m'envoûte.

De toute façon, je ne suis qu'une pseudo bouddhiste. J'aime trop l'émerveillement pour aspirer à la véritable équanimité.

wanderlust, une photo de Sharon Wish (tous droits réservés, avec la très gentille et appréciée permission de l'auteure!)

Beau grabuge

Copyright Everything, une image de Alan Levine (cc by 2.0)

Il a fait état de ses idées à elle sans dire qu'il s'agissait de ses idées à elle. Elle est vexée.

— Il croit qu'il t'a accordé une faveur.

— ?

— Il croit que son importance et son prestige vont rejaillir sur toi du simple fait qu'il a daigné mentionner ton idée.

— Vraiment?

Vraiment.

Copyright Everything, une image de Alan Levine (cc by 2.0)

R.I.P. Madrid

Hommage à ce défunt icône de l'autoroute 20, Saint-Léonard-d'Aston (Québec), une image de Sylvain Brousseau (cc by-sa 3.0)

[Début de la treizième série des dérives]

Quand j’étais petite, avec ma famille, on passait souvent devant le Madrid en allant visiter la famille de mon père à Lévis. On passait souvent devant, mais on ne s’y arrêtait pratiquement jamais, malgré nos demandes incessantes, à mon grand frère et à moi.

Les quelques fois où nous nous y sommes arrêtées, arrêtés, ça a été la fête. Des frites avec du ketchup! Du Coke! Des desserts hyper ultra sucrés! Je ne me souviens pas que mon frère et moi ayons trippé dinosaures. Le fastfood était beaucoup plus intéressant. Mais je me souviens avoir été bien impressionnée — et plutôt effrayée! — par un monster truck dont les roues étaient deux fois ma grandeur de l’époque.

Le Madrid était une institution québécoise. Du coup, avec les coconspiratrices et le coconspirateur, alors qu’on préparait le mini roadtrip vers Québec, où on allait présenter la Dérive, on a prévu un arrêt au Madrid 2.0.

Le désenchantement a été de taille. Le Madrid de mon souvenir est bigarré, fantasque, coloré. Magique. Je me suis retrouvée à attendre quatre quarts de poulet du St-Hubert Express derrière des pères de famille qui avaient l’air de croire que, s’ils se mettaient devant ma chum et moi là où on attendait les commandes, la leur serait prête plus rapidement. Dehors, quelques dinosaures ont été conservés. On les a foutu dans un jardin de gravelle à côté des pompes à essence puantes.

Le Madrid de maintenant, c’est une halte routière comme il y en a des tonnes qui jonchent les routes du Québec et d’ailleurs. Sans âme. Sans couleur locale. Sans vie. Grise et brune. Les quelques dinosaures restants s’entassent dans la gravelle à côté des pompes à essence puantes. Les monsters trucks ne sont plus. Même les «photos d’époque» sur les murs de la cafétéria sont plates pour mourrir et ne savent pas rendre l’esprit du lieu d’autrefois.

Le Madrid 2.0, c’est du kitsch aseptisé. Le kitsch ne peut se permettre l’aseptisation. Pour être fréquentable, le kitsch requiert de la démesure. Beaucoup de démesure.

Hommage à ce défunt icône de l'autoroute 20, Saint-Léonard-d'Aston (Québec), une image de Sylvain Brousseau (cc by-sa 3.0)

Dans la salle d'attente du CLSC

Salle d'attente, une photo de Yann Droneau (cc by-sa 2.0)

De son téléphone portable me parvient le  — très mauvais! — son d'une comédie télévisée, de celles qui font usage de rires préenregistrés. Je lève la tête de mon livre alors que son rire à elle se joint aux rires en canettes. Exaspération. De toute évidence partagée par les autres personnes dans la salle d'attente si j'en juge par les regards agacés.

Je vais m'asseoir à côté de la femme. Et je me mets à lire à voix haute le bouquin du moment. Coup d'oeil interloqué de ma toute nouvelle voisine de salle d'attente.

— Eille, pourquoi tu lis à haute voix?

Elle ne comprend pas. Mais tous les autres, oui. Père et gamine se mettent à déclamer du théâtre. La violoniste sort son instrument de son écrin et se lance avec enthousiasme. Un couple entame un jive énergique. La réceptionniste, un peu plus loin, sourit en coin.

Salle d'attente, une photo de Yann Droneaud (cc by-sa 2.0)

 

Traité du zen et de l'entretien de la colère

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

Nous venons tout juste de terminer une retraite silencieuse de quelques jours. Elle raconte une situation difficile. Il lui offre une solution que je considère «lunettes roses» avec des verres «ça d’épais, t’sais!», soit de considérer que la personne qui l’a blessée a probablement elle aussi des blessures, des problèmes, une vie difficile… Et quoi d’autres encore?!?!?!? Je rage, je fulmine, je deviens dragonne et je crache du feu. Je défends tous ceux et toutes celles (surtout celles, en fait, parce qu’on habite le patriarcat et que la colère des femmes, ce n’est pas beau) — celles, donc, dont on rebat les oreilles avec des justifications à la noix sur le pourquoi du comment elles ont été abusées, blessées, violentées, etc., les incitant à pardonner à leur agresseur (leur assurant que leur propre bien-être, voire, leur salut, en dépend) parce que ledit agresseur exprime, à travers sa violence, son agressivité, sa méchanceté, etc., une souffrance. Ce faisant, on balaie du revers de la main leur souffrance à elles comme si cette souffrance était insignifiante et on double (triple, quadruple, quintuple, ad nauseam) les torts d'un affront.

Le lendemain, j'ai l'impression que mon argument est un brin démesuré. Pas faux, pas déplacé. Juste un peu trop gros dans les circonstances. Et j’espère que le type peut appliquer sa logique à mon cas: je suis violente et agressive parce que victime du patriarcat ambiant, prière de me pardonner.

Le surlendemain, une copine me fait remarquer que la solution du type est en fait terriblement passive-agressive. La dragonne en moi gronde un bon coup («t'es pas zen, mec, essaie pas d'en foutre plein la gueule aux autres!»), enroule sa queue autour de son corps et de son museau fumant et s’installe pour une sieste bien méritée. Un sommeil de juste.

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

Dans la ixième salle d'attente

2 Tattoos, une photo de Sahil Jatana (cc by-nc 2.0)

Pour Myriam, dont la compagnie rend les visites à l'hosto tellement plus chouettes

Il y a quelques mois, quand j'ai fait des prises de sang ici, à partir de la deuxième étape, on nous appelait par notre nom. Maintenant, nous ne sommes que des numéros tout au long du processus: à l'admission, dans la grande salle d'attente, puis dans la petite.

Ça m'a pris près d'une heure trente pour me rendre dans la petite salle d'attente. J'ai le nez plongé dans un zine féministe passionnant.

— Numéro 936?

Un quart de huitième de seizième de seconde plus tard, l'infirmière rebrousse chemin avant même que je n'ai eu le temps de relever les yeux de la page.

— Bon, 936 n'est pas là.

Non seulement je suis un numéro, mais je suis un numéro ignoré!

Dans les babillards, des affiches indiquent que, ici, aucune violence ne sera tolérée, qu'elle soit physique ou verbale.

Je suppose qu'être un numéro ignoré, ce n'est que mathématique et donc pas considéré comme une forme de violence.

2 Tattoos, une photo de Sahil Jatana (cc by-nc 2.0)

De la Saint-Valentin et du féminisme dans les cours d'école

red carpet berlin, une photo de Thomas Ulrich (cc by-sa)

Pour la Saskouette.

Le matin, je lis un excellent texte: Le 8 mars n'est pas une deuxième St-Valentin.

L'après-midi, je croise par hasard une copine que je n'ai pas vue depuis longtemps et que j'aime beaucoup. On combine café et récupération de ses gamins à l'école et à la garderie afin de passer un moment ensemble.

Alors que nous arrivons dans la cour d'école, une femme annonce dans son walkie-talkie «y'en a deux qui arrivent!». Le coin du mur passé, la copine et moi sommes accueillies par de la très mauvaise musique pop, diffusée par des hauts-parleurs pourris à un niveau de décibels décidément trop élevé, et une ribambelle de gamines et gamins cordés de chaque côté d'un tapis rouge, chocolats en main. La copine passe sur ledit tapis rouge, on lui lance joyeusement et avec un enthousiasme débordant des souhaits qui n'ont rien à voir avec les droits durement et chèrement acquis par nos aïeules. Je pense m'en tirer parce que je ne suis la mère de personne ici.

— Toi aussi, Madame!

Dilemme: faire plaisir aux enfants et ne pas les tenir responsables des âneries concoctées par des adultes de leur entourage; rester fidèle à mes valeurs et ne pas participer à une telle aberration.

La copine a dû voir le tourment sur mon visage. Elle me prend par la main et m'entraîne à sa suite.

— Je sais, je sais, there are so many things wrong with this!

Indeed!

Elle a bien raison. Mieux vaux ramasser les gamins et vite rentrer à la maison où on aura un plaisir fou. L'alternative serait très certainement un coup d'épée dans l'eau.

En rentrant chez moi, après, je sifflote Much Finer en essayant de ne pas penser trop fort au concept de compromis patriarcal.

red carpet berlin, une photo de Thomas Ulrich (cc by-sa)

Arlequine

tangramming an arlequin's ontology . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

En discutant avec une copine dernièrement, je me suis souvenu que, gamine, avec une voisine, nous avions entretenu, pendant plusieurs mois, peut-être plusieurs années, un échange littéraire assez intense. Je crois bien que le tout avait commencé alors qu'elle et sa famille étaient à leur chalet: j'ai déposé un manuscrit dans leur boîte à lettres à l'intention de Lyne. Quelques jours plus tard, je trouvais un récit dans ma boîte à lettres à moi. Lyne était une grande fan de romans Harlequin, ça transparaissait dans son écriture. Je me suis mise au diapason et j'ai plongé dans la littérature à l'eau de rose à coeur joie. Ma grand-mère m'avait bien légué quelques romans Harlequin de la première génération, dans lesquels le clou de l'histoire était un baiser à peine sulfureux entre une infirmière et un docteur, mais je les trouvais ennuyants pour mourir et je préférais de loin inventer mes propres histoires ou lire celles de Lyne.

Jeune adulte, j'ai bossé pour une compagnie d'études de marché et j'ai sondé, au téléphone, des gens pour le Harlequin Romance Report (c'est sérieux, la littérature à l'eau de rose, il faut donner aux clientes ce qui correspond aux pratiques exemplaires en amour et en fantasmes, rien de moins! il y a peut-être même un code ISO pour ça...). C'était parfois très triste. En réponse à une question, un homme d'une soixantaine d'années m'avait répondu que, si c'était à refaire, il ne marierait pas son épouse, avec qui il était en couple depuis plus de 40 ans. Le tout énoncé sur le ton monotone de la déception résignée.

Puis je suis devenue Victoria Welby. Ou plutôt, j'ai inventé Victoria Welby. Cela dit, j'aurais peut-être dû continuer dans la veine Harlequin, j'aurais peut-être ainsi pu gagner ma vie décemment avec ma plume. Peut-être que tout n'est pas perdu: je pourrais devenir ghostwriter pour Harlequin, ou pondre une nouvelle avatar spécialisée en Harlequin. Mm.

Cela dit, je crois que je préfère mes correspondances érotiques actuelles, avec des amants aussi passionnés de mots et de récits que moi. Ou encore les échanges littéraires absolument délicieux qui constituent la dérive.

tangramming an arlequin's ontology . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

les rencontres qui bouleversent parfois l’équilibre et accélèrent le rythme cardiaque

Frightening Squash, une photo de Lauren (cc by-nc-nd 2.0)

[Série 10. Suite de Ce qui s'y cache]

In the first of the film's scenes in which Jack is attempting to write, Kubrick shows him bouncing a ball against a wall of the hotel's Colorado Lounge, a characteristically bored action which is laced with aggression.

Boredom. A Lively History, Peter Toohey

squash [skwaʃ] nom masculin
étym. 1930 ◊ mot anglais, anglo-normand esquacher, de esquasser
Famille étymologique ⇨ casser.

Le petit Robert

Le squasheur de ruelles est comme un cœur en colère. Sa balle frappe mur ou porte de garage avec indifférence. Sa main a à peine eu le temps de se reserrer autour de la balle que cette dernière est projetée de nouveau avec une fermeté cinglante. Faute de mur ou de porte, la chaussée ou le trottoir feront l'affaire pour un rebond d'autant plus atrabilaire.

Le squasheur de ruelles semble affectionner les mêmes rues-qui-se-prennent-pour-des-ruelles et ruelles que moi: Saint-Christophe, de Chateaubriand, Généreux, ruelle longeant le côté sud de Mont-Royal. Chaque fois que je l'y croise, je m'éloigne du tracé pressenti de son parcours.

Je pense alors au sixième sens des poissons, cette ligne latérale qui traverse leur corps et permet de détecter les turbulences et les menaces potentielles de leur environnement. Et je me dis que les femmes ont quelque chose en commun avec les poissons. L'expérience de l'océan, de la ville, n'est pas la même pour la proie et le prédateur.

J'aime bien le squasheur de ruelles. C'est un personnage magnifique. Au lieu d'une balle anti-stress sur le coin de son bureau ou d'une séance de punching bag après le travail, cet excentrique acrimonieux va marcher et squashe murs et portes sur son passage. Ou encore: ce fumeur invétéré a choisi la méthode cold turkey pour arrêter de fumer; il compense comme il peut en espérant que ça se calme bientôt; l'été prochain, il se baladera dans les ruelles en sifflotant, brindille de foin traînant au coin des lèvres, imaginant les Dalton en cavale.

Je suis moins à l'aise avec l'homme qui fait brutalement rebondir sa balle dans les rues et ruelles que je fréquente régulièrement. Ce n'est pas moi qui écris son histoire et dicte ses gestes.

Frightening Squash, une photo de Lauren (cc by-nc-nd 2.0)

Pages

Subscribe to Victoria Welby RSS Subscribe to Victoria Welby - All comments