L’improbable marché des clopes dans les (fausses) ruelles montréalaises

Smoking is Healthier than Fascism, une photo de Mikey Wally (cc by-nc-nd)

[Série 7. Suite de hello goodbye/farewell mona lisa]

Fin de soirée chaude d’été. Elle sort de la cuisine d’un restaurant, clope au bec, heureuse, légère.

— Excuse-moi, est-ce que je peux t’acheter une cigarette?

Elle me regarde l’air vraiment penaud. Zut, elle a elle-même quêtée sa clope. Version postmoderne de l’arroseur arrosée: la quêteuse quêtée.

Début de soirée fraîche de printemps montréalais. Il arrive au bout de la rue Saint-Christophe et s’apprête à tourner sur Marie-Anne, clope au bec.

— Excuse-moi, est-ce que je peux t’acheter une cigarette?

Je tends un dollar. Son regard est un brin désemparé. Il me tend sa clope, à peine entamée. Je veux refuser, mais il précise qu’il s’en va acheter un paquet, pointant du doigt le dépanneur au coin de la rue.

J’aime beaucoup la sollicitude de certaines fumeuses, certains fumeurs. Elle me rassure sur l’état du monde.

Smoking is Healthier than Fascism, une photo de Mikey Wally (cc by-nc-nd)

Les dompteurs de bête

IMG_9349, une image de Intensivtäteraggressor (cc by-nc-nd 2.0)

Il aime ma crinière de fauve, ma bestialité, mon cran, ma détermination. Mais seulement dans certains contextes. Autrement, il souhaite me domestiquer. Ne conserver que ce qui, de ma nature de fauve, lui plaît, lui convient, ne le dérange pas.

Le dompteur aime la musique québécoise. On devrait lui chanter du Marjo. Pour lui rappeler qu’on n’apprivoise pas les chats sauvages.

Il y a longtemps de cela, j’avais utilisé une autre métaphore pour expliquer à un homme que ses tentatives de contrôle à mon égard étaient inacceptables: je me suis décrite comme un oiseau qui, en cage, perd couleurs et plumes, tait son chant mélodieux, dépérit, meurt.

Entre les deux, je suis devenue vachement féministe. Je n’aime plus les images de petits oiseaux comme métaphore de moi-même. Je serai féline. Ou j’irai courir avec les loups.

I am a beast. And I won't be tamed.

IMG_9349, une image de Intensivtäteraggressor (cc by-nc-nd 2.0)

Les femmes en série

2008-01-13 Borrowing a cliché: Why does anybody think, germans were that accurate?, une photo de Henning Mühlinghaus (cc by-nc-nd 2.0)

— Oui, il y a des sujets de femmes.

Vraiment, lesquels?

— Il faudrait que je demande à ma femme.

Ta femme, elle représente toutes les femmes?

— Mais elle parle tout le temps avec ses amies au téléphone!

Elle et ses amies, elles représentent toutes les femmes?

— Dans le métro, je le vois, toutes les femmes, elles parlent tout le temps ensemble.

Toutes les femmes, vraiment? Peut-être n'es-tu juste pas attentif à celles qui ne parlent pas?

— Non, elles parlent toutes.

Et je suppose qu'elles parlent toutes de la même chose, des sujets de femmes?

Une chance que je ne crois pas, comme toi, que toutes les femmes sont semblables et que tous les hommes sont semblables. Parce que je penserais que la moitié de l'humanité est particulièrement idiote et stupide.

2008-01-13 Borrowing a cliché: Why does anybody think, germans were that accurate?, une photo de Henning Mühlinghaus (cc by-nc-nd 2.0)

Le patriarcat est dans les détails

Je suis avec mon mec dans une boîte de nuit. On danse comme des démente, dément. On s'amuse. Beaucoup.

Du coin de l'oeil, j'aperçois un duo de mecs qui semble manigancer un mauvais coup. Leurs regards pointent dans notre direction. Et, comme de fait, le duo s'avance vers nous. Un des types se glisse brutalement entre mon mec et moi; l'autre en profite pour me mettre la main sur un sein. Je cesse net de danser et plante un regard noir et menaçant dans le sien. Il lève les mains comme pour demander l'armistice. Soit. Je retourne à mon mec et à la danse. Mais mon oeil demeure vigilant. Le duo infernal ne revient pas nous troubler, mais il harcèle joyeusement nombre de personnes sur la piste de danse.

Derrière mon mec, il y a un type qui, subrepticement, pose ses mains sur les fesses d'une jeune femme. Puis les retire rapidement. Et recommence. Plusieurs fois. Le femme se déplace, mal à l'aise, mais est incapable d'identifier qui fait quoi. Je m'interpose entre les deux. Bousculant, du coup, le type. Avant de partir, j'avertis la femme de la situation et lui identifie clairement le coupable. J'offre aussi d'aviser un videur, mais elle refuse. Soit.

Après la soirée, dans la rue, alors qu'on rentre à la maison, mon mec se désole de mes réactions.

Je suis fière de moi. J'ai tenu tête à un harceleur et je suis intervenue pour que cesse le harcèlement d'une autre femme. Il y a quelques années, j'aurais baissé les bras, accepté la situation pour ce qu'elle est, aussi déplaisante soit-elle. Je me serais dit que «c'est la vie».

Mon mec m'a trouvée obstinée et violente. Parce que j'étais encore en colère en fin de soirée. J'aurais dû «passer par-dessus, oublier, me concentrer sur le plaisir de danser». Avoir du plaisir à danser, c'est tout un défi quand tu évolues sur une piste de danse où ton corps est la proie constante du désir avilissant de plusieurs hommes, parfois symboliquement quand tu es chanceuse, parfois bien concrètement et littéralement quand tu es moins chanceuse.

Mon féminisme en prend un coup. Pendant un moment, j'ai osé oublié que non seulement on n'apprend pas aux femmes à se défendre mais, en plus, on leur refuse leur colère pourtant tellement légitime. Pis la personne qui me le rappelle, c'est le type que j'accueille dans mon lit tous les soirs, bordel de merde. Mon féminisme un prend un crisse de bon coup. Rien pour calmer ma colère.

Zone érogène XX

Dans son profil, il y avait une photo torse nu qui montrait son flanc. Un très joli flanc. Sexy.

Pendant les trois heures qu'a duré notre conversation, je n'ai pas vu son flanc. Mais j'y ai pensé. Beaucoup. J'ai imaginé avec moult détails la façon dont je le caresserais du bout des doigts, du bout des cheveux, puis avec la paume de la main, mes lèvres, ma langue. Je crois bien que j'ai mouillé ma culotte un brin en y pensant alors que nous parlions de différences culturelles.

Cette nuit, je rêverai non pas un, ni deux, ou même trois, mais bien quatre orgasmes spectaculaires à couper le souffle. Je me réveillerai haletante et repue. Triomphante.

Et ça me fera un bien fou. Parce que, dernièrement, j'ai bêtement cru que mon désir était malade. Alors qu'on me l'avait plutôt éteint, ennuyé, etouffé.

La vie en rose

mileys, une photo de Eric Wienka (cc by-nc 2.0)

Tout le monde est son ami. Elle le répète régulièrement. Tout le monde.

Il y a aussi toujours deux côtés à une médaille. Elle, bien entendu, voit d'abord et avant tout — peut-être même seulement — le bon côté.

— C'est vrai qu'elle porte souvent des lunettes roses.

Des lunettes roses?

Elle est aussi persuadée que le monde n'est pas du tout injuste et que l'oppression et les abus de pouvoir n'existent pas. Il n'y a que des situations complexes, et des gens qui se plaignent alors qu'ils ont le ventre plein. Ou, du moins, presque plein. Du moins, assez. Y crèvent pas de faim, quoi.

Elle porte non seulement des lunettes roses, mais aussi des ornières roses, sur une tête d'autruche rose qu'elle enterre dans du sable rose.

Pis ça m'énarve en sacrament. Tellement, que j'ai envie de lui taper dessus avec une cargaison complète de flamands roses.

Smileys, une photo de Eric Wienka (cc by-nc 2.0)

Être ou ne pas être Victoria Welby

Shakespeare ▲ Derrida dialemmatics . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

On me demande souvent si je suis vraiment Victoria Welby. Ce à quoi je m'amuse à répondre que, si j'étais vraiment Victoria Webly, je n'aurais pas le temps de l'écrire.

Maintenant que Pinpon s'est incarné dans ma vie, et que je suis un petit peu Victoria Welby, je me rends compte que j'ai raison. Être et écrire Victoria Welby ne sont pas tout à fait compatibles. Du moins pas avec un boulot à temps plein, une vie occupée et un amoureux magnifique et adorable avec qui on souhaite passer beaucoup de temps.

Oh well...

Shakespeare ▲ Derrida dialemmatics . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

Les gamins, la porno et les échinides

Oursin, une photo de Philippe Amiot (cc by 2.0)

Je raconte à une collègue comment, une fois sorti de l'eau, débarassé de tout ce qui se lovait à lui, les piquants rabattus, l'oursin avait un air tristounet. Et comment mon mec s'est foutu de ma gueule d'anthropomorphiste en herbe. Je raconte, avec verve et enthousiasme, mon argumentaire en faveur de la tristesse oursine. La collègue est impressionnée.

— Tu devrais écrire une histoire d'oursin pour enfants.

— Je ne suis pas certaine que Victoria Welby fasse fureur auprès des parents avec une histoire pour enfants.

La collègue ne sait pas que, dans une autre vie, je suis Victoria Welby. J'explique le pseudonyme littéraire, les histoires de cul.

— Alors tu devrais écrire un conte érotique d'oursin.

VW, le JHALCDF et l'oursin. Conte pornographique et piquant pour enfants matures. Je suis presque tentée...

Oursin, une photo de Philippe Amiot (cc by 2.0)

Zone érogène XIX

Mon mec et moi faisons les étoiles dans le lit. Face à face. Lui par-dessus moi. La partie de jambes en l'air a été succulente. Vraiment. Beaucoup. Énormément.

Nos corps sont repus. Vraiment. Beaucoup. Énormément.

Pourtant, mon sexe, pendant quelques secondes, se contracte délicieusement et un orgasme fabuleux envahit mon corps. Puis de nouveau quelques secondes plus tard. Et encore une fois un moment plus tard. Des soubresauts de plaisir absolument exquis. Inopinés. Inattendus. Mais drôlement appréciés.

Mon mec me regarde avec un brin d'envie au coin de l'oeil.

Le fond du bus

ogre, une photo de Paul (cc by-nc 2.0)

Je suis dans le fond du bus avec un bouquin. Après un moment, un vague sentiment de malaise s'installe en moi. Je lève les yeux.

À ma droite, les doigts du type — pourtant assis deux places plus loin, mais dont le bras d'étire sur le dossier du banc — frôlent presque ma nuque.

À ma gauche, un grattage grossier de la presque entrecuisse a tout l'air d'une branlette à peine euphémisée.

Devant moi, des yeux exorbités et voraces fixent ma poitrine, pourtant ensevelie sous deux chandails et un manteau d'hiver avec foulard noué au cou.

Mon sentiment de malaise s'intensifie, prend racine, s'installe pour de bon.

Ma tête cherche une évasion symbolique.

Tiens, je serai Mallory Knox dans Natural Born Killers. Je pèterai majestueusement la gueule du type qui est arrivé dans le diner et qui me traite comme une midinette grivoise. Ou je serai Beatrix Kiddo dans Kill Bill. Je foutrai des baffes spectaculaires au type qui s'interpose entre moi et le sabre convoité. Je suis forte, je suis vengeance, je suis invincible.

Puis je me ravise. Je n'ai pas envie d'être un fantasme. Je ne veux pas être une femme fatale, même létale. Je ne veux pas être objet de désir, objet sexuel, même mortel.

Je puise plutôt dans le répertoire horreur-gore. Je serai bête pratiquement informe, à la peau écaleuse et visqueuse, couverte de verrues et de plaies, à l'oeil hagard, à la bouche ouverte sur une dentition pourrie et d'un brun jaunâtre.

Je crois bien même que j'arrive à grossir mon volume corporel, à sentir la viande avariée, à laisser couler au coin de ma gueule une bave poisseuse et à émettre des grognements gutturaux.

Quand, arrivée à mon arrêt, je me lève pour sortir du bus, le type de droite est tout recroquevillé sur lui-même, prenant à peine une demi-place, le plus loin possible de moi. Le type de gauche croise chastement ses jambes, les mains modestement posées de chaque côté de ses cuisses. Le type d'en face examine avec soin le paysage extérieur derrière son épaule gauche. Une goutte de sueur coule le long de sa tempe.

ogre, une photo de Paul (cc by-nc 2.0)

Pages

Subscribe to Victoria Welby RSS Subscribe to Victoria Welby - All comments