Feinte

Leurre, Art Oriente Objet, une photo de régine debatty (cc by-sa 2.0)

Nous avons des sobriquets. À cause de la différence d'âge entre nous, je suis félidée, il est cervidé. C'est un leurre. Il est beaucoup plus félin que je ne saurai jamais l'être.

Aujourd'hui, je n'existe pas. Il n'a pas répondu à mon courriel d'il y a quelques jours. Au téléphone, il est froid, distant, pas intéressé.

La semaine dernière, il était chez moi. Dans mon lit. Nos corps, nos désirs se connaissent bien. Les habitudes sont vite revenues. C'était vachement bon. Vraiment. Beaucoup.

La semaine précédente, il m'avait écrit. Un long courriel. Comme ce n'est pas du tout son habitude. Dans lequel il faisait un mea culpa éloquent sur l'absence de réponses à mes plus récents courriels. Dans lequel il s'inquiétait de ma situation professionnelle, que LinkedIn faisait paraître comme fort probablement problématique, offrait de l'aide si j'en avais besoin. Dans lequel il confiait, à demi-mot, une épreuve sentimentale récente. J'ai été charmée. Comme toutes les fois où il s'est montré attentif ou vulnérable.

Il est un chat qui sait charmer tout être humain lorsqu'il veut des câlins et qui les ignore royalement quand les câlins ne l'intéressent plus.

Je suis un chien. Un chien fidèle qui bat la queue de bonheur quand le maître qui l'a abandonné revient au bercail comme si de rien n'était. Je ne suis pas équipée pour survivre dans une culture égocentrique.

Leurre, Art Oriente Objet, une photo de régine debatty (cc by-sa 2.0)

La maman et la putain

March for Life 2015, une photo de American Life League (cc by-nc 2.0)

En groupe, on discute avortement. Elle dit qu'elle n'a rien contre l'avortement, mais...

— T'sais, j'ai deux garçons maintenant.

Fin de son argument. Je comprends. Mais ça m'énerve. Parce que c'est un argument émotif. Que je peux comprendre à un niveau personnel. Mais pas politique. Ou social. Une autre mère, moins heureuse dans sa maternité, aurait un autre raisonnement. Et comme elle nous baratine depuis le début de la journée avec ses arguments à la noix sur tous les sujets abordés, je suis en mode acide.

— Ben moi, j'ai eu recours à l'avortement après un viol, faque tes deux garçons, j'en ai un peu rien à foutre.

Silence de glace.

March for Life 2015, une photo de American Life League (cc by-nc 2.0)

Poser nue

Il y a quelques semaines, j'ai posé nue pour le projet d'une amie. L'exercice a été intéressant à plusieurs titres et pour plusieurs raisons.

Elle fait un livre de nus d'hommes. J'apprécie beaucoup l'ironie d'y inclure des photographies de moi (quoiqu'en pense les gens qui croient que Victoria Welby est un homme).

Elle voulait m'entendre parler de mon rapport à mon corps pendant cette séance photographique. Je m'étais promis que j'allais le faire uniquement en des termes positifs. J'ai réussi. Ce qui n'est pas une mince affaire, considérant que le corps des femmes, dans notre monde, est constamment l'objet de critiques, de sanctions, d'impératifs, de normes, de jugements, de conseils, etc.

Cela dit, la discussion et les réflexions qui ont suivi m'ont permis de me rendre compte d'une chose que je trouve captivante depuis: j'ai appris à aimer mon corps en l'habitant, en l'incarnant, plutôt qu'en le regardant.

Si je compare mon corps aux modèles (si peu variés) qu'on trouve dans la culture et les médias, il est toujours nécessairement hors normes, inadéquat, insatisfaisant. Le visuel est surdéterminé, surpeuplé, extrêmement normatif.

Si je prends la peine d'habiter mon corps — apprécier que mes jambes me permettent de courir régulièrement dans les allées d'un parc; m'émerveiller du fait que je suis  capable de faire une longueur de piscine au papillon et que, pendant un dixième de centième de seconde, à chaque sortie de l'eau, j'ai l'impression de voler!; être fascinée que différentes parties de mon corps fonctionnent de façon presque autonome quand je danse le baladi; aimer sentir l'eau d'une rivière, d'un lac ou d'une mer couler doucement sur ma peau; au printemps, me balader le nez en l'air avec une attitude féline pour capter tous les effluves des arbres en fleurs; goûter avec bonheur les saveurs du levain dans un pain tout juste sorti du four; etc. — si je prends la peine d'habiter mon corps et de l'incarner, donc, il m'est beaucoup plus facile de l'apprécier, de l'aimer, de le chérir. L'absence de discours et d'images prescrites, en ce domaine, aide beaucoup.

La sexualité est un cas particulier. Parce que le patriarcat. Parce que l'inceste et le viol. Plus difficile d'habiter là mon corps librement. Mais pas impossible. Et terriblement chouette quand j'arrive à le faire décemment, seule ou avec de la compagnie.

À plusieurs reprises au cours des ans, j'ai aussi fait le choix d'habiter mon corps différemment. Ne pas épiler mes sourcils épais. Ne pas retirer le poil sous mes aisselles. Ou sur mes jambes. Ou autour de mon sexe. Ne plus déteindre le duvet qui surplombe ma lèvre supérieure. Ne plus porter de soutien-gorge. Aimer le temps que je n'y perds plus. Aimer la liberté que j'y gagne. Résister aux regards désapprobateurs (parfois, aux insultes verbales, mais aussi aux questions insidieuses) qui ont découlé de ces choix m'a beaucoup appris sur mon rapport à moi-même et ma capacité à résister aux discours et gestes normatifs.

Le bilan est somme toute positif: je suis heureuse dans mon corps, je l'aime la plupart du temps et je tiens un discours positif le concernant. Sans crier victoire, je me permets de croire que je suis du côté des vainqueresses.

(Merci, Nora!)

Cabane à sucre

Bulling artifact - Harcèlement à l'école, une photo de francois schnell (cc by 2.0)

Nous sommes à la cabane à sucre à ce moment de l'année au cours duquel, dans le bois, on marche dans un mélange improbable d'eau, de neige, de bouette, de slutch et de glace. J'ai une paire de bottes exceptionnelles pour faire face à cet amalgame étrange, mais ça me fait de gros pieds bleu royal. Un type de notre groupe les remarque.

— Heille, tu t'en vas-tu en voyage de l'espace, toi?

Je ne souris pas, ne réponds pas. Il insiste. Beaucoup. Prend d'autres personnes à témoin. Rigole haut et fort. Je m'impatiente.

— Toi, ado, tu étais du genre à emmerder des camarades de classe jusqu'à ce qu'elles, ils aient envie de se suicider, right?

•  Bulling artifact - Harcèlement à l'école, une photo de francois schnell (cc by 2.0)

Réveillez-vous!

Feminist art on the bridge, une photo de Annette Dubois (cc by-nc 2.0)

J'ai le même rapport à la porte qu'au téléphone: quand ça sonne, je réponds rarement. Sauf quand j'attends quelqu'une, quelqu'un ou un appel en particulier. Sauf que, dernièrement, un copain qui a déménagé dans le coin a annoncé son intention de passer chez moi à l'improviste. Du coup, maintenant, j'ouvre quand on sonne.

Je ne reconnais pas le visage. Mon sourcil gauche se lève en guise de question.

— Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas une Témoin de Jéhovah.

Mon sourcil est toujours levé. Elle m'explique l'ouverture de son tout nouveau salon de beauté à quelques pas de chez moi.

Je crois que je préfère les Témoins de Jéhovah. Elles et eux souhaitent sauvez mon âme et non me vendre des services qui perpétuent l'idée très partriarcale qu'on a de la beauté des femmes.

Feminist art on the bridge, une photo de Annette Dubois (cc by-nc 2.0)

Dans les villes

wanderlust, une photo de Sharon Wish (tous droits réservés, avec la très gentille et appréciée permission de l'auteure!)

[Série 9. Suite de Trois automnes plus tard]

Je médite dans un studio de yoga au coin de la rue Laurier et du boulevard Saint-Laurent, juste en face d'une caserne de pompiers. À l'intérieur, on entendrait une mouche voler. Dehors, c'est bruyant.

Ce soir, la pluie et l'humidité amplifient les sons qui proviennent de l'extérieur. Les modifient, aussi. Généralement, le bruit des voitures qui roulent en bas me dérangent un brin (quand je suis moins zen, vraiment beaucoup). Là, ce bruit parvient à mes oreilles comme un concert de déferlantes déchaînées. Je ne devrais pas m'attacher à cette sensation. Mon esprit s'entête. Il est si rare qu'un paysage sonore urbain me charme, me séduise, m'envoûte.

De toute façon, je ne suis qu'une pseudo bouddhiste. J'aime trop l'émerveillement pour aspirer à la véritable équanimité.

wanderlust, une photo de Sharon Wish (tous droits réservés, avec la très gentille et appréciée permission de l'auteure!)

Beau grabuge

Copyright Everything, une image de Alan Levine (cc by 2.0)

Il a fait état de ses idées à elle sans dire qu'il s'agissait de ses idées à elle. Elle est vexée.

— Il croit qu'il t'a accordé une faveur.

— ?

— Il croit que son importance et son prestige vont rejaillir sur toi du simple fait qu'il a daigné mentionner ton idée.

— Vraiment?

Vraiment.

Copyright Everything, une image de Alan Levine (cc by 2.0)

R.I.P. Madrid

Hommage à ce défunt icône de l'autoroute 20, Saint-Léonard-d'Aston (Québec), une image de Sylvain Brousseau (cc by-sa 3.0)

[Début de la treizième série des dérives]

Quand j’étais petite, avec ma famille, on passait souvent devant le Madrid en allant visiter la famille de mon père à Lévis. On passait souvent devant, mais on ne s’y arrêtait pratiquement jamais, malgré nos demandes incessantes, à mon grand frère et à moi.

Les quelques fois où nous nous y sommes arrêtées, arrêtés, ça a été la fête. Des frites avec du ketchup! Du Coke! Des desserts hyper ultra sucrés! Je ne me souviens pas que mon frère et moi ayons trippé dinosaures. Le fastfood était beaucoup plus intéressant. Mais je me souviens avoir été bien impressionnée — et plutôt effrayée! — par un monster truck dont les roues étaient deux fois ma grandeur de l’époque.

Le Madrid était une institution québécoise. Du coup, avec les coconspiratrices et le coconspirateur, alors qu’on préparait le mini roadtrip vers Québec, où on allait présenter la Dérive, on a prévu un arrêt au Madrid 2.0.

Le désenchantement a été de taille. Le Madrid de mon souvenir est bigarré, fantasque, coloré. Magique. Je me suis retrouvée à attendre quatre quarts de poulet du St-Hubert Express derrière des pères de famille qui avaient l’air de croire que, s’ils se mettaient devant ma chum et moi là où on attendait les commandes, la leur serait prête plus rapidement. Dehors, quelques dinosaures ont été conservés. On les a foutu dans un jardin de gravelle à côté des pompes à essence puantes.

Le Madrid de maintenant, c’est une halte routière comme il y en a des tonnes qui jonchent les routes du Québec et d’ailleurs. Sans âme. Sans couleur locale. Sans vie. Grise et brune. Les quelques dinosaures restants s’entassent dans la gravelle à côté des pompes à essence puantes. Les monsters trucks ne sont plus. Même les «photos d’époque» sur les murs de la cafétéria sont plates pour mourrir et ne savent pas rendre l’esprit du lieu d’autrefois.

Le Madrid 2.0, c’est du kitsch aseptisé. Le kitsch ne peut se permettre l’aseptisation. Pour être fréquentable, le kitsch requiert de la démesure. Beaucoup de démesure.

Hommage à ce défunt icône de l'autoroute 20, Saint-Léonard-d'Aston (Québec), une image de Sylvain Brousseau (cc by-sa 3.0)

Dans la salle d'attente du CLSC

Salle d'attente, une photo de Yann Droneau (cc by-sa 2.0)

De son téléphone portable me parvient le  — très mauvais! — son d'une comédie télévisée, de celles qui font usage de rires préenregistrés. Je lève la tête de mon livre alors que son rire à elle se joint aux rires en canettes. Exaspération. De toute évidence partagée par les autres personnes dans la salle d'attente si j'en juge par les regards agacés.

Je vais m'asseoir à côté de la femme. Et je me mets à lire à voix haute le bouquin du moment. Coup d'oeil interloqué de ma toute nouvelle voisine de salle d'attente.

— Eille, pourquoi tu lis à haute voix?

Elle ne comprend pas. Mais tous les autres, oui. Père et gamine se mettent à déclamer du théâtre. La violoniste sort son instrument de son écrin et se lance avec enthousiasme. Un couple entame un jive énergique. La réceptionniste, un peu plus loin, sourit en coin.

Salle d'attente, une photo de Yann Droneaud (cc by-sa 2.0)

 

Traité du zen et de l'entretien de la colère

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

Nous venons tout juste de terminer une retraite silencieuse de quelques jours. Elle raconte une situation difficile. Il lui offre une solution que je considère «lunettes roses» avec des verres «ça d’épais, t’sais!», soit de considérer que la personne qui l’a blessée a probablement elle aussi des blessures, des problèmes, une vie difficile… Et quoi d’autres encore?!?!?!? Je rage, je fulmine, je deviens dragonne et je crache du feu. Je défends tous ceux et toutes celles (surtout celles, en fait, parce qu’on habite le patriarcat et que la colère des femmes, ce n’est pas beau) — celles, donc, dont on rebat les oreilles avec des justifications à la noix sur le pourquoi du comment elles ont été abusées, blessées, violentées, etc., les incitant à pardonner à leur agresseur (leur assurant que leur propre bien-être, voire, leur salut, en dépend) parce que ledit agresseur exprime, à travers sa violence, son agressivité, sa méchanceté, etc., une souffrance. Ce faisant, on balaie du revers de la main leur souffrance à elles comme si cette souffrance était insignifiante et on double (triple, quadruple, quintuple, ad nauseam) les torts d'un affront.

Le lendemain, j'ai l'impression que mon argument est un brin démesuré. Pas faux, pas déplacé. Juste un peu trop gros dans les circonstances. Et j’espère que le type peut appliquer sa logique à mon cas: je suis violente et agressive parce que victime du patriarcat ambiant, prière de me pardonner.

Le surlendemain, une copine me fait remarquer que la solution du type est en fait terriblement passive-agressive. La dragonne en moi gronde un bon coup («t'es pas zen, mec, essaie pas d'en foutre plein la gueule aux autres!»), enroule sa queue autour de son corps et de son museau fumant et s’installe pour une sieste bien méritée. Un sommeil de juste.

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

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