Le romantique indécrottable

Nelson — Combat rapproché, une image de Christophe Maclaren (cc by-nc-sa 2.0)

Il me fait la leçon. Parce que je lui ai dit que je pars en guerre contre le romantisme. Il m’écrit que le vrai romantisme — l’allemand, le français, l’historique, le philosophique, le musical, etc. — n’a rien à voir avec les histoires fleures bleues et mièvres de nos contemporaines et contemporains. Tout est dans le sentiment, son expression, sa vigueur, son énonciation. Il sous-entend que ce romantisme-là, je ne peux pas être contre.

Il me fait la leçon. Comme si je n’étais pas docteure ès philosophie. Comme si je n’avais pas étudié les lettres et les arts pendant de nombreuses années universitaires. Comme si j’étais la dernière des connes.

Il me fait la leçon. Comme si je ne savais pas ce que je faisais en lui disant que j’ai une dent très sérieuse contre le romantisme.

Dans son emportement, il n’a pas dû remarquer que j’ai construit mes échanges comme une parfaite joueuse d’échecs romantique: peu importe qu’il comprenne l’insulte, qu’elle porte fruit ou m’assure la victoire de cette joute oratoire, ce qui compte vraiment, c’est d’assener le coup avec style et aplomb.

Nelson — Combat rapproché, une image de Christophe Maclaren (cc by-nc-sa 2.0)

Le simili bouddhiste

Papillon bleu, une image de Yvan (cc by-nc-sa)

Une terrasse dans le Vieux-Port. Un après-midi splendide. Des sourires, des éclats de rire, de la bonne humeur. Des gens beaux, sexy. Partout. Sauf en face de moi. En face de moi, il y a un agrès. Ma date du moment.

Je suis coincée avec l’agrès parce qu’il a joué la carte du bon garçon qui n’est pas apprécié par les femmes et que je me suis laissée prendre. Comme une débutante à la candeur désolante.

L’agrès, en plus d’être un agrès, est culotté. Entre la station de métro, où nous nous sommes rencontrés, et ici, j’ai dû faire plusieurs pas de deux pour éviter que sa main ne se pose dans mon dos, autour de ma taille, sur mon bras. Je viens de refuser, pour la quatrième fois en moins de dix minutes, de souper avec lui.

Après m’avoir serinée de paraboles bouddhiques à deux sous comme si c’était des arguments cohérents, raisonnables et valides, il m’«explique» la peinture chinoise. Enfin, un cliché ressassé mille fois sur une certaine peinture chinoise. À propos du passé, du présent et du futur qui doivent inspirer le trait de pinceau. Du simili bouddhisme dégoulinant de romantisme visqueux.

Fin de la candeur désolante de débutante. Je me lève et annonce la fin de la date. Je demande nos additions. Il insiste pour payer. Fine. Ça ajustera un brin son karma.

Je le plante là à attendre le retour de la serveuse et de sa monnaie et me tire à l’autre bout de la terrasse. Je m’installe au soleil, commande un pichet de sangria. À chaque regard de jeune homme sexy qui se tourne vers moi, je lève mon verre et affiche très ostensiblement un appétit de couguar.

Papillon bleu, une image de Yvan (cc by-nc-sa)

Étienne du Maroc

[Série 8. Suite de D'.]

RUBIN CARTER (06/05/1937 — 20/04/2014), une image de In Memoriam Day (cc by-nc 2.0)

J’arrive au bout de Saint-Christophe (enfin, un des bouts, puisque la rue reprend plus loin, après un hiatus urbain biscornu). Mohamed — il ne s’appelle probablement pas Mohamed, mais il me rappelle des potes qui se nomment Mohamed et que j’aime bien. Ergo, je l’appelle Mohamed.

Mohamed, donc, marche devant moi. Presque arrivée à sa hauteur, je ralentis le pas parce que je ne veux pas brusquer sa lenteur et que nous sommes sur le point de croiser un poteau planté en plein dans le trottoir. Mohamed s’arrête pour me laisser passer.

Je souris et incline la tête, en guise de remerciement et de mea culpa plus ou moins assumé. J’ai toujours l’impression d’un peu bousculer les gens, particulièrement les gens plus âgés, quand je les double sur le trottoir. Mohamed est d’un âge très certain.

Je ne suis pas un mètre plus loin que Mohamed m’interpelle:

— Hey, Ray-Ban!

Je me retourne sans vraiment m’arrêter.

— Are they real?

Il pointe les lunettes.

— I suppose so.

— Do you know how to recognize the real ones?

Je m’arrête, attend la suite des choses, curieuse. Une gravure à l’intérieur du verre de gauche, près de la monture, serait la marque de l’authenticité.

— I won’t touch them, cause they’re yours…

Et il mime dans le vide l’emplacement de ladite gravure. Je lui file les lunettes, pour faciliter la démonstration. Et parce que je suis touchée de son attention, cette hésitation à entrer dans un espace souvent défini comme personnel ou vital.

— You know why they are called Ray-Ban?

Bêtement, je n’avais jamais fait la traduction littérale de la marque: bannir les rayons. Makes sense, really.

— Where do you live?

— In the Plateau.

— Oh, in the Plateau!

Avec son visage et son corps, il met en scène une parfaite figure d’affectation snobinarde.

—What, you’re not gonna talk to me because I live in the Plateau?

Il y a un brin de reproche ironique dans mon ton de voix.

Un sourire en coin s’affiche sur son visage.

Mohamed passe au français. Il a dû se rendre compte que je suis francophone. Et il semble plus à l’aise en français qu’en anglais.

— Tu es d’où?

— D’ici.

— Ici, ici, c’est grand, ici!

Il tend les bras dans toutes les directions, impatient.

Il a raison. «Ici», c’est grand, c’est vague, c’est un peu n’importe où.

— Je viens de Longueuil.

— Do you know Hurricane, the boxer?

Mohamed passe du coq à l’âne, de l’anglais au français, selon une logique qui lui est propre.

— They made a movie about him.

Je me demande ce que ça révèle de Mohamed, qu’il me parle tout à coup d’un boxeur dont on a fait un film, après avoir évalué l’authenticité de mes lunettes soleil et s’être enquis de mes origines.

— Non, je ne le connais pas. Je chercherai dans Internet en arrivant au bureau.

(Dans Internet, j’apprendrai que le fameux boxeur est un États-uniens noir qui a passé plusieurs années en prison, faussement accusé de meurtre. Dylan a aussi fait une chanson à son sujet.)

Internet inspire à Mohamed d’autres histoires. Il me parle du temps où il travaillait dans les hôtels, au Maroc, du temps des registres papier plutôt qu’électroniques. J’apprends que, lors de l’arrivée des clientes, des clients, on les jaugeait. Le plus souvent, dans le registre, on inscrivait «RAS», «rien à signaler». Je devrais le questionner sur les autres cas de figure. Mais je suis tiraillée entre ma conscience professionnelle — je suis en route vers le bureau — et ma curiosité d’écrivaine. Faut croire que je suis plus consciencieuse qu’artiste.

Je serre la main de Mohamed en lui souhaitant une bonne journée.

Il se dirige vers la ruelle perpendiculaire; moi, vers Cherrier.

Avant de disparaître derrière un édifice, il pointe un doigt vers la piste cyclable.

— Attention, Cirque du Soleil!

Ça prend un moment à ma tête avant de faire le lien entre le comportement des cyclistes et les acrobaties du cirque. Mais il a raison: la piste cyclable, à l’heure de pointe, c’est de la haute voltige. Mieux vaut rester alerte.

Je souris et salue Mohamed une dernière fois de la main avant de poursuivre mon chemin vers le bureau.

RUBIN CARTER (06/05/1937 — 20/04/2014), une image de In Memoriam Day (cc by-nc 2.0)

Nipplegate on the beach

moker, une photo de Phil Norton (cc by-nc-nd 2.0)

Avec une copine, on est à la plage. Elle est bondée. Partout autour de nous, des banlieusards. On arrive tant bien que mal à faire fi des conversations insignifiantes et à profiter du beau temps. Notre sérénité, atteinte au prix d'une concentration extrême, est perturbée par les cris vigoureux d'un père qui s'adresse à sa fille.

— Attention!!! On voit ton mamelon!!! Cache ça tout de suite!!!

La gamine doit avoir quatre ans tout au plus. Elle est confuse.

La copine et moi, on se jette un regard incrédule.

— Il se prend pour Facebook.

Big Brother, le surmoi, la modestie, les réseaux sociaux... toutes des inventions de mâles patriarcaux pour justifier et perpétuer le contrôle du corps des femmes.

Smoker, une photo de Phil Norton (cc by-nc-nd 2.0)

 

Ouch...

As seen in Asnieres-sur-Seine, une photo de Charles Roffey (cc by-nc-sa 2.0)

Mon proprio se pointe chez moi avec un employé.

— Tu te souviens de Nicolas?

Nicolas...? Nicolas! Le même que l'été dernier? Qui a repeint mon balcon et la clôture? Le Nicolas que je trouvais foutrement sexy et que ma voisine du bas regardait avec concupiscence elle aussi? Ce Nicolas-là?

Ledit Nicolas a pris une vingtaine de centimètres en hauteur. Sceptique de mon impression, je cherche confirmation.

— Tu as grandi depuis la dernière fois, non?

— Ça se peut.

Bordel. Ça veut dire qu'il est vachement plus jeune que je ne le croyais. Et encore plus l'an dernier, quand ma voisine et moi lui lancions dans regards plein d'appétit. Oh boy...

As seen in Asnieres-sur-Seine, une photo de Charles Roffey (cc by-nc-sa 2.0)

Victoria Welby vue par... Sylvie Laneuville «Débordements»

[Début de la douzième série des dérives]

L’hiver a été long et froid. La preuve, Pâques est à notre portée et les bourgeons n’ont pas daigné se pointer le bout du nez. C’est la première journée où il fait un temps radieux et un tant soit peu doux. La grande sœur a perdu sa mère et s’est retrouvée dans un tas de paperasseries administratives dont elle ne pensait pas devoir s’acquitter. Ça et les voisins qui ont le goût de drainer leur peine avec elle. Elle avait besoin d’air. Un air pur, frais, plein de promesses d’un printemps qui se fait désirer. Et moi qui avais besoin d’arbres, d’arbres qui ne ressemblent à rien encore. Et nous marchons en cœur.

Le parc est vide, la rivière est pleine. Elle veut déborder, mais il est hors de question que les être humains la laissent faire. Les embâcles s’accumulent sur ses bords. Le gravier crisse sous nos pas, nos rires et nos confidences. Le soleil est doux et chaud.

Nous passons à côté des passants sans les voir. Enfin, je dis nous, mais la grande sœur remarque tout sur son passage. Elle voit les pêcheurs, l’homme louche à la caméra et le lapin de Pâques rouge qui s’annonce sans fin comme un énorme flirt qui ne concrétisera jamais.

J’ai soif. Une énorme soif. Je boirais la rivière et ses embâcles au complet. Je fais bifurquer la grande sœur de son itinéraire pour l’amener vers la ville. Nous passons près des tours de condos verdoyantes aux cours de plastique. La seule chose de verte est ce gazon d’un vert arrogant. En voilà un qui n’aura jamais besoin de boire.

La rue est presque déserte. De part et d’autre du coin de rue où nous sommes, des tours d’habitation qui se dressent entre l’humanité et la nature. Sur des bancs, des vieillards se racontent. Je prends la gauche, parce que de toutes façons, je vais toujours à gauche.

Les tours se succèdent sans que nous puissions trouver une source à laquelle s’abreuver. Je désespère, mais je persévère. Et puis, la grande sœur est toujours d’une patience infinie avec moi. Entre deux tours, il est là, l’Ami salvateur. Nous tentons une première entrée, sans succès. Nous devons longer le mur de briques brun avant de parvenir à nous introduire par une pharmacie qui ne veut que notre bien.

À notre entrée, les gens se taisent. Des regards inquisiteurs suivent notre progression. Nous frayons notre chemin avec difficulté jusqu’à un corridor beige. Des jonquilles de carton ponctuent notre progression jusqu’à l’Ami. Elles sont là, les précieuses bouteilles d’eau qui nous permettront de continuer notre périple printanier. Je compte mon petit change devant un caissier empathique. C’est que sous cette lumière, j’ai toujours de la difficulté à bien voir la différence entre les différentes pièces. La grande sœur se moque un peu de moi. Finalement munie du précieux liquide, nous tentons une sortie.

La première porte ne s’ouvre pas. Ni la seconde. Mais où est cette satanée sortie ? La grande sœur est tranquillement en train de perdre son flegme habituel. Un flot de personnes âgées s’engouffre dans une salle communautaire où des célébrations de Pâques auront vraisemblablement lieu. Les marchettes sont partout. Je sens un moment de panique refluer en moi. Nous ne parviendrons jamais à sortir de cet endroit où on peut entrer, mais surtout pas sortir.

Nous voyons une infirmière devant les ascenseurs. Elle, elle saura comment sortir des méandres labyrinthiques de cette tour à la cour de plastique pour aller vers le parc, la rivière et nos confidences.

- Excusez-nous madame, seriez-vous assez aimable pour nous indiquer la sortie la plus proche ?

- Mais enfin, mesdames, pourquoi voudriez-vous sortir ? Le repas de Pâques commence dans quelques instants. Et puis, Madame W, vous savez comment Monsieur Pin-Pon est inconsolable lorsque vous ne partagez pas son repas. Allez, on ira en promenade dans le parc plus tard cette semaine.

Et la grande sœur de tourner les talons rapidement vers la source de tous ses débordements.

Kilomètres (14 août 2014)

 Jules!-Snow Patrol!, une photo de liveand (cc by-nc-sa 2.0)

Quelques personnages ont surgi dans cette dérive que nous nourrissons depuis plus de trois ans maintenant: Juliette, Easy Rider écolo, le travelo de la station Joliette, Parka, Jules. Je les aime toutes et tous beaucoup, mais j'ai un faible pour Jules.

Depuis quelques jours, je marche sous le crachin avec cette photo de Jules en tête. Ce Jules reste pour moi de l’ordre de l’inaccessible, trop coincé dans une histoire qui t’appartient, finalement, en propre. Jules se présente à moi comme l’un des 88 culs-de-sac de l’écriture; les 88 culs-de-sac d’un labyrinthe de verre.

Quelques figures ont surgi au cours de ces presque quatre années. Dont les fameux 88 culs-de-sac. Pas tout à fait étrangers à Jules, semble-t-il.

Dans sa huitième vie, Jules habite toujours Hochelaga. Dans sa neuvième vie, j'aimerais le rencontrer texan, heureux et aimé dans une famille nombreuse d'origine mexicaine, au terme d'un road trip riche en culs-de-sac, personnages, figures, silences, etc. Ça me ferait extrêmement plaisir.

Jules!-Snow Patrol!, une photo de liveand (cc by-nc-sa 2.0)

 

Wittgenstein (12 août 2014)

La grosse misère noire

misery loves company, une photo de Paul Stevenson (cc by 2.0)

On se connait très peu et, pourtant, je sais déjà que son plus vieux a failli mourir d'une overdose, que son plus jeune ne fout strictement rien. Je sais aussi qu'un type de sa connaissance est mort en tombant en bas d'un toit qu'il réparait.

Je ne sais rien de ce qui le rend heureux. Rien de ses passions, de ses bonheurs, de ses plaisirs, de ses joies. Je ne le saurai jamais.

En me racontant ses histoires, il se tire une gueule de chien piteux. Il ponctue ses propos de clichés éculés sur l'injustice du monde, lève les bras en l'air, résigné.

J'aimerais être capable d'empathie. Je baigne dans l'exaspération. Il se complait dans son malheur. Son rapport au monde, aux autres, est tout entier déterminé par ce malheur. Comme si, en dehors de cette misère, il ne pouvait pas, ne savait pas exister.

J'aimerais être capable d'empathie. Je baigne dans la colère. Cette confrérie caliméroesque me glace le sang. Une société de «que veux-tu» résignés. On y vénère son malheur, sa misère, ses peines comme d'autres adorent leurs idoles.

J'aimerais être capable d'empathie. J'étouffe, je manque d'air. J'ai soif de légèreté heureuse, de bonheur enthousiaste, de joie assumée.

Cette cour d'éclopées, d'éclopés de la vie, cette confrérie de la grosse misère noire, c'est ma mère, c'est mon héritage maternelle. Dont je n'ai réussi à me détacher qu'après maintes années. Avec une volonté de fer et un entêtement obstiné. L'empathie n'est pas possible.

misery loves company, une photo de Paul Stevenson (cc by 2.0)

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