Victoria Welby vue par... Sylvie Laneuville «Les lapins rouges de l'Île-de-la-Visitation»

Trop tard pour la Beaubien

[série 10. suite de Ceux qui s'attardent. Ceux qui détalent]

Rue Beaubien. Quand on attend l’autobus. Le soir. Ce qui est bien avec le printemps, c’est que le soir commence à durer plus longtemps. La 18, direction ouest. La maudite. J’en vois trois qui passent de l’autre bord. Avoir l’impression de faire rire de moi par la STM : Check.

J’ai quand même cette impression au moins trois fois par semaine, peu importe la raison. En plus, j’ai le temps de chialer dans ma tête parce que mon téléphone – ainsi que l’entièreté de ma vie – gît dans les poches de mon manteau après m’avoir envoyé des appels au secours à coup de voyant lumineux rouge.

Alors sur la rue Beaubien, au coin de la 29e avenue, il y a moi, qui gèle un peu moins que les autres soirs, et qui piétine tellement je m’hais d’habiter dans le coin plate de la rue. Parce que, oui, il y a un coin « le fun ». Ce bout là se trouve tout près du métro. Et le métro peut nous emmener vers tous les autres coins « le fun » de la ville. Mais à mi-chemin entre la Pie IX et la Viau, il y a rien. C’est un coin pour y vivre le jour. Avant d’emménager, j’aurais dû penser au taux de platitude.

Bon, tant qu’à geler à faire du surplace pendant encore vingt minutes, aussi bien marcher un peu. Ça aura l’avantage de me réchauffer. Le 22h00 du début avril est beaucoup moins confortable que celui de juillet. En attendant le bonheur qu’apporte l’été, je prends une marche. Sur la Beaubien. Parce que le système d’autobus m’enrage.

C’est mort, je réfléchis et je fais des plans. Mon cerveau est probablement un réseau de plans inachevés que le temps que j’ai à perdre a réussi à multiplier. Je rêvasse, à la vie que je veux avoir, à celle que je n’aurai peut-être jamais, à ce que je veux devenir. Plus je marche, plus les idées s’empilent dans ma tête. Chaque fois, mon cerveau divague et change de sujet. Il a littéralement une conversation, seul. Je parviens à peine à comprendre ce qui se produit.

Les pas que je fais me mènent à la fois vers le métro et dans un monde, un ailleurs.

À un certain moment, en attendant pour traverser à un feu rouge, je ralentis mon flot réflexif pour réaliser que c’est dans le silence, seule et avec une route à faire que je respire le mieux.

L’air pollué de la ville peut avoir le monoxyde de carbone qu’il veut, je m’en fous, je marche. Ceci me rappelle mes soirs à la campagne, avec la famille.

Les perséides. Phénomène naturel merveilleux, impossible à voir de la ville. Mon champ de vision bascule soudain, je ne vois plus le trottoir dévaler sous mes pieds ni les lampadaires au loin, mais un panoramique bleu marin, presque noir, encadré par les feuillages des arbres et une multitude de petits points brillants. J’entends ma mère chanter pour m’empêcher de dormir. Je n’ai plus vingt-cinq ans, j’en ai huit et j’ai froid dans l’humidité qui règne au chalet. Ça sent le chasse-moustique, on a mangé des hot-dogs pour souper et le chien sort du lac. Au bout d’un moment, j’aperçois un vœu traverser le ciel. Une fraction de seconde, un sourire. Je ferme les yeux, parce que, même à huit ans, je comprends l’ampleur des vœux dans une vie.

Déjà, enfant, je me plaisais à rêver, à vouloir, à espérer. Alors, une étoile filante ne fait que rendre les rêves possibles.

C’était quoi ce vœu? Il y en a eu des centaines d’autres. Les bougies sur le gâteau, les petits os du poulet, les 11h11, les voitures jaunes. À croire que les vœux sont comme une secte nous laissant croire n’importe quoi, mais au bout du compte, mes vœux se sont tous réalisés.

Que la Beaubien déborde d’épiceries fines où tout ce qu’on y trouve est inabordable n’a rien à voir avec la Corporation des compagnons de Montréal. Sur le terrain, on a habillé les arbres avec de drôles de courtepointes en lainage coloré. On raconte toujours que les arbres nous donnent un réconfort lorsqu’on les serre contre soi. Les dames qui le disent ont toujours un air de « diseuse de bonne aventure » avec des tuniques en coton équitable et des tresses en macramé. Cette fois, ce ne sont pas les arbres qui transmettent une force de la nature, mais ce sont les gens qui travaillent pour cet organisme qui ont donné de la chaleur aux arbres.

La naïveté que j’y vois me transporte vers ce dégoût que j’ai de l’humain, donc de moi-même par la même occasion. L’homme agit de façon individualiste. En concentrant toute son énergie sur son nombril, il ne fait que regarder sa personne et ne porte pas attention aux autres. Montréal, aussi belle soit-elle, abrite près de deux millions de solitudes. Et j’en fais partie, malgré moi. Fâcheux et triste à la fois. Et c’est quand je vois des arbres habillés de la sorte que je me dis que des gens ont pris du temps pour confectionner ces pièces et les installer. Je me dis qu’il y a de l’espoir.

Pendant que je regarde les tite-laines qu’arborent les arbres je remarque l’église juste à côté parce que je n’y avais pas porté attention. Je n’y porte jamais attention d’ailleurs. J’essaie de ne jamais avoir de pitié pour les gens, qui que ce soit. Jamais. Mais je suis incapable de ne pas en avoir pour les croyants. Ça se peut avoir de la pitié pour la famille? Ceux qui prient Dieu (avec majuscule juste pour ne pas soulever de tollés chez vous qui êtes dans ma tête) continuellement n’ont pas l’impression de tout devoir à quelqu’un d’autre qu’à eux?

J’aime croire que l’homme peut être plus grand que nature et vaincre lui-même ses peurs, sans avoir l’impression que le seigneur le porte sur ses épaules au moindre obstacle. Il y a toujours bien des gens qui ont travaillé fort pour fabriquer les capes de ces arbres et fonder cet organisme qui vient en aide aux autres. Ça ne leur est sûrement pas tombé dessus comme par magie. De toute façon, la magie fonctionne seulement quand on est jeune.

Il faudrait que je reste jeune toute ma vie. Je sens mon corps qui vieillit de jours en jours. J’ai un maigre quart de siècle et le froid du printemps me pèse dessus, il est tard, onze heure. On croirait entendre ma mère.

L’autobus ne passe toujours pas. De toute façon, en mouvement je me crée une douce chaleur, j’hésite à enlever mes mitaines, mais là je ne bouge plus.

S’il y avait des gens autour on rirait de moi, mais y a pas un chat. Je suis postée devant les arbres habillés. Il ne me resterait qu’une clôture à enjamber maladroitement et je pourrais aller en serrer un contre moi. C’est vrai, si un arbre apporte du réconfort, un arbre habillé doit en apporter encore plus. Mais j’ai des limites à mon autodérision (On m’attend. Je suis toujours en retard, mais là je bats des records).

Qui disait ça? Sûrement une prof de morale au secondaire. Tout le monde a eu une prof de morale comme ça, c’est la loi. Une hippie, jamais sortie de ses années 70. Elle fait rire autant qu’elle inspire. Le genre de femme dont l’aura est aussi flamboyant que ses robes multicolores.

Elle n’était pas vraiment une prof, mais plus une Reine pour les étudiants, un bol de soupe Lipton quand il fait froid. Si je la vois, faut que je lui dise! Un nouveau défi. C’est vrai, on jasait en rond et elle nous mettait des notes grâce à ses minitests avec des questions à choix multiple.

Arrivée au parc juste devant la Grand-mère Poule, je ne peux pas résister à regarder le resto. Calme, les chaises renversées sur les tables, la pénombre. Pourtant, le matin ça bourdonne, c’est vivant. Les enfants qui braillent, les conversations fusent de partout. La bouffe sent bon, goûte bon. Et le poulailler dans la salle de bain. La première fois que j’ai pissé avec un fond de poules qui piaillent. Magique. À ceux qui chialent que ça coûte cher, je leur réponds que des poules dans une salle de bain, ça n’a pas de prix.

Étonnamment, ce soir, toutes les raisons sont bonnes pour retomber en enfance. Emmenez-moi un ballon de basket, quelqu’un.

Plus j’approche du quartier « le fun de Rosemont », plus je peux me faire un bel inventaire d’épiceries fines. Y a-t-il autant de gens qui achètent de l’huile d’olive extra-vierge-pressée-à-froid-trois-fois-bio? En tout cas, le jour où j’en voudrai, je serai servie.

Ma rue foisonne de petits détails que je ne vois jamais en autobus. Ma rue. Comme si elle m’appartenait, comme si je ne la partageais pas avec cinquante mille personnes. Mais ce soir, je suis seule et elle est à moi. Je ne vois personne et ça fait bien trois kilomètres que je marche. Sans voir personne. Pas d’auto non plus. Encore moins d’autobus. J’ai fait mon défi ce soir.

Pour vrai il se fait tard, j’accélère. Je ne passe pas Go et je me rends direct au métro. Mais j’ai un moment d’hésitation, avec mon plein air ce soir je suis détendue, fatiguée aussi. Et puis j’ai encore l’autre côté de la rue à découvrir.

Defiant happiness

Tempête IMG_2907_web, une photo de Shanti Loiselle (cc by-nc-sa 2.0)

L'hiver n'en finit plus de finir. À chaque nouvelle tempête, dehors, les pieds dans la neige, j'essaie très fort de me convaincre que c'est la première tempête de l'hiver et que je suis enchantée. Ça marche à peu près. Assez pour me rendre légère, me faire sourire. Defiant happiness.

Tempête IMG_2907_web, une photo de Shanti Loiselle (cc by-nc-sa 2.0)

Pas dans mon lit!

Pour Mym, en souvenir d'un autre lunch #dérive intime

On se croise dans un site de rencontres. On s'offre un échange musclé sur les femmes, les filles et les hommes, le féminisme, le patriarcat. Son point de vue, ses opinions, ses valeurs heurtent profondément ce que je suis, ce en quoi je crois. Au mieux, c'est un misogyne qui s'ignore; au pire, c'est un masculiniste retors. Dans tous les cas: ce n'est pas quelqu'un que je veux fréquenter intimement. J'annonce la fin de la conversation, et de toute possibilité de relation entre nous.

— Tu cherches à ne t'entourer que de gens qui pensent comme toi.

Je fulminais déjà. Maintenant, je suis en furie.

— Dès que je mets le pied en dehors de chez moi, je suis confrontée au sexisme et au patriarcat. Dès que j'ouvre la radio, la télé, mon ordi connecté sur le Web, je suis confrontée au sexisme et au patriarcat. Je ne vais pas, on top of it all, les inviter dans mon lit et baiser avec!

 

Utopie

— Alors, tu es féministe?

Gulp.

On se connaît depuis peu. Je l'aime bien. Les conversations sont sympas; les câlins et bisous, chouettes et appréciés. La discussion féministe n'a pas encore eu lieu. Une certaine forme de compromis patriarcal préventif (les câlins et les bisous sont vraiment très chouettes, et très appréciés!).

— Ouais, mais je préférerais ne pas en parler maintenant. (On est encore au lit.) Parce que je vais t'annoncer la branche du féminisme à laquelle j'adhère, et il y a un risque que tu l'interprètes comme de l'extrémisme. Auquel cas je me sentirais l'obligation de justifier, d'expliquer, d'argumenter. Il y a ici un deuxième risque: que tu ne comprennes pas, ne sois pas d'accord, et que tu te mettes à t'obstiner avec moi. Auquel cas je ne pourrai que te tendre tes vêtements et pointer vers la porte de mon appart. Parce que ma capacité à pratiquer le compromis partriarcal à des limites bien précises, celles de ma vie privée et personnelle. PIs ça me ferait un tantinet chier à ce moment précis. Parce que je suis bien et que j'ai envie de plus de bisous et de plus de câlins.

Pendant tout ce temps, je regardais au plafond, une peu résignée à ce que la suite des choses soit moins que parfaite. Je tourne la tête vers lui.

— Je suis un féministe radical.

En bas de mes souliers, je tombe! Ou, comme aurait dit une collègue de travail d'il y a une éternité: le cul par terre, la plotte en d'ssous des bras!

Nid (2 juin 2014)

Home Sweet Home, une photo de James Marvin Phelps (cc by-nc 2.0)

Le nid se décline en plusieurs figures de style et proverbes.

Moi, j'aime les nids qu'on habite, qu'on affectionne, qu'on partage.

J'aime ces endroits un peu étranges, pas tout-à-fait concrets, entre le corps et l'âme, qu'on considère comme des chez-soi.

Là où on aime rentrer. Là où on se sent familière, familier. Là où on se sait acceptée, accepté. Là où on souhaite s'ancrer.

Espace improbable entre l'abîme et le précipice.

Home Sweet Home, une photo de James Marvin Phelps (cc by-nc 2.0)

Bord (2 juin 2014)

Cohabitation, une photo de Lou:) (cc by-nc-nd 2.0)

De l'autre côté de la fenêtre de mon bureau, sur le bord extérieur, un pigeon se repose. Plumage gonflé contre le froid. Paupière lourde, peut-être de fatigue.

Je n'ai pas envie de l'effrayer.

Je fais attention aux gestes brusques, ou trop amples, qui risqueraient de le faire fuir.

J'aime que des choses, des êtres vivants cohabitent paisiblement avec moi. Ça me donne pendant un instant l'impression de combattre la démesure du monde.

Cohabitation, une photo de Lou:) (cc by-nc-nd 2.0)

Trou (2 juin 2014)

Holes with a View 2, une photo de LEOL30 (cc by-nc-sa 2.0)

Dans un statut facebookien furtif — furtif parce qu'il a été retiré prequ'aussitôt publié, quoique pas assez rapidement pour que je ne le voie pas —, une collègue de travail disait chercher un trou où poser ses pénates à temps partiel pendant un moment.

Au détour d'une clope et de quelques questions, nous sommes devenues colocs potentielles. Quelques jours plus tard, et avec l'accord de mon autre coloc, colocs actuelles. Et très bonnes copines.

K. s'est installée dans la chambre d'amies, amis — a.k.a. le Montréal Hypertext Hotel — à titre de coloc temporaire à temps partiel.

Un jour, elle nous a fait, à mon autre coloc et à moi, un compliment vraiment extraordinaire: chez nous, elle sentait qu'elle pouvait être totalement et complètement elle-même. Je ne me souviens plus des mots exacts. Mais je me souviens d'avoir été très touchée.

Holes with a View 2, une photo de LEOL30 (cc by-nc-sa 2.0)

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