Victoria Welby vue par... Benoit Bordeleau: «Midi, près des boules tombées»

Nipplegate on the beach

moker, une photo de Phil Norton (cc by-nc-nd 2.0)

Avec une copine, on est à la plage. Elle est bondée. Partout autour de nous, des banlieusards. On arrive tant bien que mal à faire fi des conversations insignifiantes et à profiter du beau temps. Notre sérénité, atteinte au prix d'une concentration extrême, est perturbée par les cris vigoureux d'un père qui s'adresse à sa fille.

— Attention!!! On voit ton mamelon!!! Cache ça tout de suite!!!

La gamine doit avoir quatre ans tout au plus. Elle est confuse.

La copine et moi, on se jette un regard incrédule.

— Il se prend pour Facebook.

Big Brother, le surmoi, la modestie, les réseaux sociaux... toutes des inventions de mâles patriarcaux pour justifier et perpétuer le contrôle du corps des femmes.

Smoker, une photo de Phil Norton (cc by-nc-nd 2.0)

 

Ouch...

As seen in Asnieres-sur-Seine, une photo de Charles Roffey (cc by-nc-sa 2.0)

Mon proprio se pointe chez moi avec un employé.

— Tu te souviens de Nicolas?

Nicolas...? Nicolas! Le même que l'été dernier? Qui a repeint mon balcon et la clôture? Le Nicolas que je trouvais foutrement sexy et que ma voisine du bas regardait avec concupiscence elle aussi? Ce Nicolas-là?

Ledit Nicolas a pris une vingtaine de centimètres en hauteur. Sceptique de mon impression, je cherche confirmation.

— Tu as grandi depuis la dernière fois, non?

— Ça se peut.

Bordel. Ça veut dire qu'il est vachement plus jeune que je ne le croyais. Et encore plus l'an dernier, quand ma voisine et moi lui lancions dans regards plein d'appétit. Oh boy...

As seen in Asnieres-sur-Seine, une photo de Charles Roffey (cc by-nc-sa 2.0)

Victoria Welby vue par... Sylvie Laneuville «Débordements»

[Début de la douzième série des dérives]

L’hiver a été long et froid. La preuve, Pâques est à notre portée et les bourgeons n’ont pas daigné se pointer le bout du nez. C’est la première journée où il fait un temps radieux et un tant soit peu doux. La grande sœur a perdu sa mère et s’est retrouvée dans un tas de paperasseries administratives dont elle ne pensait pas devoir s’acquitter. Ça et les voisins qui ont le goût de drainer leur peine avec elle. Elle avait besoin d’air. Un air pur, frais, plein de promesses d’un printemps qui se fait désirer. Et moi qui avais besoin d’arbres, d’arbres qui ne ressemblent à rien encore. Et nous marchons en cœur.

Le parc est vide, la rivière est pleine. Elle veut déborder, mais il est hors de question que les être humains la laissent faire. Les embâcles s’accumulent sur ses bords. Le gravier crisse sous nos pas, nos rires et nos confidences. Le soleil est doux et chaud.

Nous passons à côté des passants sans les voir. Enfin, je dis nous, mais la grande sœur remarque tout sur son passage. Elle voit les pêcheurs, l’homme louche à la caméra et le lapin de Pâques rouge qui s’annonce sans fin comme un énorme flirt qui ne concrétisera jamais.

J’ai soif. Une énorme soif. Je boirais la rivière et ses embâcles au complet. Je fais bifurquer la grande sœur de son itinéraire pour l’amener vers la ville. Nous passons près des tours de condos verdoyantes aux cours de plastique. La seule chose de verte est ce gazon d’un vert arrogant. En voilà un qui n’aura jamais besoin de boire.

La rue est presque déserte. De part et d’autre du coin de rue où nous sommes, des tours d’habitation qui se dressent entre l’humanité et la nature. Sur des bancs, des vieillards se racontent. Je prends la gauche, parce que de toutes façons, je vais toujours à gauche.

Les tours se succèdent sans que nous puissions trouver une source à laquelle s’abreuver. Je désespère, mais je persévère. Et puis, la grande sœur est toujours d’une patience infinie avec moi. Entre deux tours, il est là, l’Ami salvateur. Nous tentons une première entrée, sans succès. Nous devons longer le mur de briques brun avant de parvenir à nous introduire par une pharmacie qui ne veut que notre bien.

À notre entrée, les gens se taisent. Des regards inquisiteurs suivent notre progression. Nous frayons notre chemin avec difficulté jusqu’à un corridor beige. Des jonquilles de carton ponctuent notre progression jusqu’à l’Ami. Elles sont là, les précieuses bouteilles d’eau qui nous permettront de continuer notre périple printanier. Je compte mon petit change devant un caissier empathique. C’est que sous cette lumière, j’ai toujours de la difficulté à bien voir la différence entre les différentes pièces. La grande sœur se moque un peu de moi. Finalement munie du précieux liquide, nous tentons une sortie.

La première porte ne s’ouvre pas. Ni la seconde. Mais où est cette satanée sortie ? La grande sœur est tranquillement en train de perdre son flegme habituel. Un flot de personnes âgées s’engouffre dans une salle communautaire où des célébrations de Pâques auront vraisemblablement lieu. Les marchettes sont partout. Je sens un moment de panique refluer en moi. Nous ne parviendrons jamais à sortir de cet endroit où on peut entrer, mais surtout pas sortir.

Nous voyons une infirmière devant les ascenseurs. Elle, elle saura comment sortir des méandres labyrinthiques de cette tour à la cour de plastique pour aller vers le parc, la rivière et nos confidences.

- Excusez-nous madame, seriez-vous assez aimable pour nous indiquer la sortie la plus proche ?

- Mais enfin, mesdames, pourquoi voudriez-vous sortir ? Le repas de Pâques commence dans quelques instants. Et puis, Madame W, vous savez comment Monsieur Pin-Pon est inconsolable lorsque vous ne partagez pas son repas. Allez, on ira en promenade dans le parc plus tard cette semaine.

Et la grande sœur de tourner les talons rapidement vers la source de tous ses débordements.

Kilomètres (14 août 2014)

 Jules!-Snow Patrol!, une photo de liveand (cc by-nc-sa 2.0)

Quelques personnages ont surgi dans cette dérive que nous nourrissons depuis plus de trois ans maintenant: Juliette, Easy Rider écolo, le travelo de la station Joliette, Parka, Jules. Je les aime toutes et tous beaucoup, mais j'ai un faible pour Jules.

Depuis quelques jours, je marche sous le crachin avec cette photo de Jules en tête. Ce Jules reste pour moi de l’ordre de l’inaccessible, trop coincé dans une histoire qui t’appartient, finalement, en propre. Jules se présente à moi comme l’un des 88 culs-de-sac de l’écriture; les 88 culs-de-sac d’un labyrinthe de verre.

Quelques figures ont surgi au cours de ces presque quatre années. Dont les fameux 88 culs-de-sac. Pas tout à fait étrangers à Jules, semble-t-il.

Dans sa huitième vie, Jules habite toujours Hochelaga. Dans sa neuvième vie, j'aimerais le rencontrer texan, heureux et aimé dans une famille nombreuse d'origine mexicaine, au terme d'un road trip riche en culs-de-sac, personnages, figures, silences, etc. Ça me ferait extrêmement plaisir.

Jules!-Snow Patrol!, une photo de liveand (cc by-nc-sa 2.0)

 

Wittgenstein (12 août 2014)

La grosse misère noire

misery loves company, une photo de Paul Stevenson (cc by 2.0)

On se connait très peu et, pourtant, je sais déjà que son plus vieux a failli mourir d'une overdose, que son plus jeune ne fout strictement rien. Je sais aussi qu'un type de sa connaissance est mort en tombant en bas d'un toit qu'il réparait.

Je ne sais rien de ce qui le rend heureux. Rien de ses passions, de ses bonheurs, de ses plaisirs, de ses joies. Je ne le saurai jamais.

En me racontant ses histoires, il se tire une gueule de chien piteux. Il ponctue ses propos de clichés éculés sur l'injustice du monde, lève les bras en l'air, résigné.

J'aimerais être capable d'empathie. Je baigne dans l'exaspération. Il se complait dans son malheur. Son rapport au monde, aux autres, est tout entier déterminé par ce malheur. Comme si, en dehors de cette misère, il ne pouvait pas, ne savait pas exister.

J'aimerais être capable d'empathie. Je baigne dans la colère. Cette confrérie caliméroesque me glace le sang. Une société de «que veux-tu» résignés. On y vénère son malheur, sa misère, ses peines comme d'autres adorent leurs idoles.

J'aimerais être capable d'empathie. J'étouffe, je manque d'air. J'ai soif de légèreté heureuse, de bonheur enthousiaste, de joie assumée.

Cette cour d'éclopées, d'éclopés de la vie, cette confrérie de la grosse misère noire, c'est ma mère, c'est mon héritage maternelle. Dont je n'ai réussi à me détacher qu'après maintes années. Avec une volonté de fer et un entêtement obstiné. L'empathie n'est pas possible.

misery loves company, une photo de Paul Stevenson (cc by 2.0)

T’es important-e pour nous

.chicken suicide (don't do it), une photo de darkhairedgirl (© tous droits réservés)

«Le suicide n’est pas une option.»

Dixit la campagne de sensibilisation.

— Parce que ça ferait chier de nettoyer du sang sur le blanc immaculé du mur?

En plus d’avoir un sens de l’humour particulièrement cynique, on ne doit pas être le public cible, mon pote et moi, parce qu’on lève tous les deux un sourcil incrédule et on laisse échapper un «pfffft!» de dissension évidente.

Pas une option? Vraiment? Says who?

Pourtant, nous avons déjà tous les deux contemplé le suicide. On doit être considéré comme le public mécréant plutôt que cible parce que ça prendrait pas mal plus qu’une rhétorique fleur bleue pour nous convaincre que le suicide n’est pas une option.

Can you make the searing pain go away? disappear? stop?

Non? Alors le suicide est une option.

Et puis la supposée «importance» que vous nous accordez, c'est du chantage émotif de bien-pensantes, bien-pensants.

(Parce que les textes s'écrivent souvent au gré des conversations, merci à K., D. et L. pour leur contribution semi-volontaire.)

.chicken suicide (don't do it!)., une photo de darkhairedgirl (© tous droits réservés)

La violence des petites gens ordinaires

Je croyais que je n'habitais plus ici parce que c'est une banlieue plate et laide. C'est en effet une banlieue plate et laide. Mais ce n'est pas pour ça que j'ai pris mes jambes à mon cou il y a des années pour fuir le milieu qui a baigné mon enfance et mon adolescence.

La façon qu'elles, ils ont, avaient de me regarder, de détourner le regard, de me toiser indique que je n'appartiens clairement pas à leur monde, à leur univers, à leurs habitudes. Je suis déviante. Inacceptable. À rejeter.

J'ai tenté l'esquive. Le je-m'en-foutisme. Rien n'a atténué la violence de l'exclusion, des paroles, des gestes, des regards.

J'ai tenté le conformisme. L'effacement de soi n'est qu'une autre forme de violence. Plus insidieuse. 

L'exil a été la seule option viable.

Dans le regard que je porte maintenant sur ces gens, il y a du défi, de l'arrogance, de la condescendence. De l'impatience. Du dégoût. De la tristesse. De l'épuisement.

Elles, ils doivent bien sentir le rejet implicite de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent.

Je me demande si ma violence est aussi cinglante que la leur. Si la leur justifie la mienne. Ou vice versa.

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