Au delà de l'abysse

Abandoned, une photo de Trojan_Llama (cc by 2.0)

Que vous ne m'ayez pas aimée n'est pas la pire des choses. Non, l'odieux, l'ignoble, l'infâme, c'est que vous avez convaincu la gamine que j'étais qu'elle n'était pas digne d'amour, qu'elle n'était pas la bienvenue dans ce monde, qu'elle ne méritait pas respect, attention et soutien. Une gamine estropiée, mutilée, brisée, que je porte encore en moi aujourd'hui.

Abandoned, une photo de Trojan_Llama (cc by 2.0)

Faute d'ours

Quelques heures plus tard, Pinpon arrive. Je pointe un doigt curieux vers le sac de toile qu'il transporte. Il entrouvre le sac: une peau d'ours. Mmmmmmmmm...

J'attrape Pinpon par la ceinture et l'entraîne à l'intérieur de la cabane. On a vite fait de se débarasser de nos vêtements et d'étendre la peau d'ours par terre. Je m'y allonge, m'y love. Le contact de la fourrure avec ma peau me met dans un état de bonheur, de désir intense.

Pinpon s'allonge près de moi et, plutôt que de coller sa peau contre la mienne, enveloppe mon corps dans la peau d'ours, puis dans son corps à lui, fermement, ardemment, amoureusement. Je me délecte. Mon corps exulte. Je glisse de désir en plaisir en extase. Mon sexe engorgé vibre avec délice, mais c'est ma peau qui jouit tout entière avec volupté et ravissement. Plusieurs fois. De plus en plus fort. De plus en plus intensément.

Doucement, Pinpon libère le bas de mon corps de la peau d'ours. Il colle son bassin contre le mien, sa fourrure à lui caressant mon arrière-train. Quand il glisse sa bite dans mon sexe, je suis entre deux orgasmes. C'est délicieusement bon. Pinpon ne bouge pas. Il laisse mon corps s'enlacer autour de sa bite, se fondre au creux du sien, dicter le rythme de nos ébats.

Nos corps finissent par s'interrompre d'eux-mêmes, repus et épuisés. Le sexe relâché de Pinpon repose toujours dans le mien. Nous somnolons pendant un moment.

— Victoria?

— Oui?

— Il était si bien que ça, ce livre?

J'étire le bras et attrape le roman qui traîne au pied du fauteuil. Je commence à lire.

The bear roused himself from his somnolence, shifted and turned. He put out his moley tongue. It was fat, and, as the Cyclopaedia says, vertically ridged. He began to lick her.

A fat, freckled, pink and black tongue. It licked. It rasped, to a degree. It probed. It felt very warm and good and strange. What the hell did Byron do with his bear? she wondered.

He licked. He probed. She might have been a flea he was searching for. He licked her nipples stiff and scoured her navel. With little nickerings she moved him south.

She swung her hips and made it easy for him.

"Bear, bear," she whispered, playing with his ears. The tongue that was muscular but also capable of lengthening itself like an eel found all her secret places. And like no human being she had ever known it perservered in her pleasure. When she came, she whimpered, and the bear licked away her tears.

Je ne sais comment, mais Pinpon a réussi à me rejoindre dans la peau d'ours sans que sa verge, maintenant glorieusement dure, ne quitte ma chatte. Nos corps bougent à peine. Le plaisir émerge lentement, presque sournoisement, comme un animal qui guette sa proie.

Un ours

— Pinpon!

— Victoria?

— Pinpon!

— Victoria, ça va?

— Non.

Mes vacances en ermite dans les Laurentides ne me réussissent pas. Au début, j'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tous les sentiers possibles autour de la cabane que j'ai louée, les bestioles à poils et à plumes qui y habitent. Pendant une journée entière, j'ai répertorié tous les types de mousse qui s'y trouvent. Je peux en faire des descriptions complètes et détaillées, incluant la texture et l'odeur, avec ou sans pluie (c'est très sensuel, la mousse, mmmmmmm... — mais un peu inerte). J'ai glissé ma main sur toutes les écorces des arbres que j'ai croisés. J'ai fait le tour du lac à la nage vingt fois par jour. J'ai lu. J'ai beaucoup lu. Mais je suis en manque de contact humain.

— Pinpon, dans ce livre, l'héroïne se retrouve pratiquement seule sur une île dans le nord de l'Ontario. Sur cette île, il y a un ours. Qu'elle apprivoise peu à peu. Avec qui elle nage dans la rivière. Et qui devient son amant. L'histoire est étonnement enivrante. Troublande. Excitante.

— Victoria?

— Je suis à deux doigts de m'enfoncer dans la forêt profonde pour y trouver un ours et en faire mon amant.

— Donne-moi trois heures, je te rejoins.

Abysse

void II, une photo de Veronica Olivotto (cc by-nc-nd 2.0)

Je suis debout au milieu d’un champ de ruines. Je suis déjà venue ici. L’endroit était moins désolé. Il y avait un brin de verdure, de vie. J’étais plus jeune, plus petite, plus fragile. J’avais un ami imaginaire, une bête fantastique, une chose quelque part entre un dragon ailé et un fauve féroce, pour me tenir compagnie, me protéger. J’avais encore besoin de croire que, à votre façon — d'une façon tordue, dérangée, malade, mais tout de même, d'une certaine façon —, vous m’aviez aimée.

Vous ne m'avez pas aimé. Toutes les bêtes fantastiques, tous les amis imaginaires du monde n'y changeront rien.

Je suis debout au milieu d'un champ de ruine et j'ai mal. Crissement, vachement, salement mal.

void II, une photo de Veronica Olivotto (cc by-nc-nd 2.0)

Les cellulaires, les fruits et les légumes, l'amour et la porno

Fruits and Vegetables, une photo de icatus (cc by-nc-nd 2.0)

Devant moi, à la caisse, une jeune cliente, téléphone cellulaire à l'oreille, ignore la marchande de fruits et légumes.

Arrivée moi-même à la caisse, je confie à la marchande que je ne m'habituerai jamais à la façon dont les gens au téléphone cellulaire ignorent le monde qui les entoure, dans lequel ils évolent pourtant. J'ai trouvé âme soeur. On se conforte l'une l'autre dans une vision du monde où les contacts humains sont valorisés, recherchés, chéris. Un monde dans lequel une transaction financière ne dispense pas de politesse, de reconnaissance, de respect.

Elle me raconte ce client qui, la voyant aussi joviale et gentille avec d'autres clientes, clients que lui, s'est dit déçu, s'étant cru jusqu'à ce moment-là particulièrement apprécié. Elle lui a expliqué qu'elle aime toutes ses clientes, tous ses clients, que, passant plus de temps à son commerce qu'à la maison, elle affectionne les liens sociaux qui s'y tissent.

Son histoire me rappelle une scène de Six Feet Under. David discute avec le fantôme d'une actrice porno dont il est en train d'embaumer le corps. Il lui dit préférer le cul quand il y a de l'amour. La réponse de la star est sans équivoque: «Oh, honey, I loved every man I fucked while I was fucking them.»

Les fruits et légumes, c'est comme l'amour et comme la vie, on y prend beaucoup plus de plaisir quand on accepte d'y investir notre humanité.

Fruits and Vegetables, une photo de icatus (cc by-nc-nd 2.0)

Réflexion sur le mobilier urbain

Banc public, une photo de sebastien Delcoigne (cc by-sa 2.0)

[Série 4. Suite de Ni A, ni B]

Au coin d'Ontario, sur la langue de béton qui sépare la Berri qui passe par Sherbrooke et celle qui passe dessous, trônent deux bancs publics en bois, plutôt jolis, et de gros pots de fleurs, avec fleurs et plantes, plutôt jolis eux aussi. Si on s'assoit sur les bancs, on fait face au poste de transformation électrique Berri. Je n'ai jamais vu âme qui vive assise sur lesdits bancs. Qui voudrait s'asseoir au coin d'une intersection passante et bruyante pour admirer un bloc de béton?

Peut-être cet arrangement urbain est-il un vestige du passé, d'un moment où cet endroit de la ville possédait une certaine beauté?

Ou encore, il s'agit du rêve fou d'une, d'un urbaniste utopiste et idéaliste, qui espère que la nature reprendra le dessus sur la démesure des villes, qu'un ruisseau dévalera un jour la côte Berri, se transformant possiblement en rivière, que des arbres, des plantes, des fleurs défonceront le béton urbain et créeront un paysage aussi bucolique qu'enchanteur?

Banc public, une photo de sebastien Delcoigne (cc by-sa 2.0)

La buse

• Whistlejacket, une image de Elsouille (cc by-nc-nd 3.0)

Dans un roman états-unien, une femme tue son mari. Parce que, au début de leur relation, le mari l'a obligée à ramasser, à quatre pattes dans la gravelle, les perles qu'elle avait jetées pour signifier sa colère à son égard. Si elle ne les ramassait pas, il allait la quitter. Bien des années plus tard, alors qu'ils étaient devenu un vieux couple, il lui dit qu'elle aurait dû lui tenir tête ce jour-là, qu'elle aurait ainsi évité tous les abus qu'il lui a fait subir.

Dans un cours de maîtrise à l'université, nous comprenons toutes le geste de cette femme. Pas les hommes. lls trouvent la justification tirée par les cheveux, incohérente, mince. Je comprends, à même mes tripes, l'humiliation, la colère, la rage qu'elle a dû ressentir. Je la comprends instinctivement.

Sa lettre m'implore de reconsidérer ma décision de mettre fin à notre relation. Une fin abrupte, dit-il. Je ne nous ai pas laissé la chance de tenter de réparer ce qui ne fonctionnait pas.

Quelques mois plus tôt, il m'avait annoncé qu'il n'était pas certain qu'il y avait un avenir possible entre nous deux. Parce que mon agressivité. Parce que mon négativisme. Alors, de peur de le perdre, je me suis mise à me contenir, à me retenir, à m'excuser. J'ai ramassé des perles à quatre pattes dans la gravelle et il ne s'en est jamais rendu compte. Câlisse.

Dans le roman, le mari avait même amené une de ses maîtresses vivre dans la maison familiale. Elle s'appelait Barbara Buse. Un abus barbare, en effet.

Whistlejacket, une image de Elsouille (cc by-nc-nd 3.0)

Alphabêta

Autruche mâle en rut, une image de Thiery (cc by-nc 2.0)

— T'sais, le mâle alpha en rut...

Oui, je sais. Maintenant qu'il a trouvé sa femelle alpha, le reste du monde est sans importance. Il n'y en a que pour lui, sa bite et le vagin dans lequel il la trempe.

— Des fois, je me demande si le mâle bêta n'est pas pire.

— ?

Parce que le mâle bêta, quand il se compare au mâle alpha, se considère lésé. Parce que sa femelle à lui n'est qu'une bêta. Une femelle de seconde classe. Qu'il utilisera ainsi, avec dépit, mépris, condescendance.

Ou, encore, s'il se trouve un vagin qu'il considère alpha, il fera tout en son pouvoir pour rabaisser cette femelle, la mater, la dominer. Puisque la place de la femelle est nécessairement sous le mâle. Qu'il soit alpha ou bêta. Ou même oméga.

Oh, bien sûr, l'alphabêtitude ne se reconnaîtra pas ici, parce qu'elle ne s'exprime pas ainsi «officiellement». Elle se cache sous des discours romantico-amoureux ou pseudo-scientifiques. L'amour, la testostérone, la survie de l'espèce seront avancés comme raisons justifiant le comportement. La nature des hommes, celle des femmes. Les besoins physiologiques.

La domination ne se nourrit que d'arguments fallacieux.

Autruche mâle en rut, une image de Thiery (cc by-nc 2.0)

Aux prises

Une belle prise…!!!, une photo de Denis Collette (cc by-nc-nd 2.0)

Si j’étais un homme hétéro, je serais a good catch. Éduqué, autonome, indépendant, créatif, attentif, responsable, grand, sensible, fort, féministe.

Mais je suis une femme hétéro dans un monde patriarcal. Alors je suis effrayante, intimidante, redoutable. Too much. Une sorte de monstre, de chose dangereuse, de personnage inclassable. Et donc inacceptable. D’une différence irréconciliable avec le réel attendu.

La violence et l’injustice de ce monde ne cessent de me confondre. Sa bêtise et sa stupidité aussi, d’ailleurs.

Une belle prise…!!!, une photo de Denis Collette (cc by-nc-nd 2.0)

Du vent et des feux rouges

Red Light No Green Light, une photo de Art Nectar (cc by-nc 2.0)

[Série 12. Suite de De la crème]

Mes yeux n’en peuvent plus du vent. Plissés en permanence depuis quelques jours, ils tentent de contrer, sans succès, l’accumulation de poussière et de débris variés qu’amène le vent.

Et puis j’en ai marre des feux rouges qui jonchent mon parcours entre le boulot et la piscine. Les automobilistes ne semblent jamais devoir s’arrêter alors que mon trajet à moi est constamment interrompu.

Arrêtée à un feu rouge coin Président-Kennedy et Jeanne-Mance, je remarque, entre les arbres qui bordent l’avenue, un tourbillon caramel. Des feuilles mortes et des fragments de matière indiscernable. Beauté exquise, délicate, impromptue. Moment de bonheur inopiné.

Red Light No Green Light, une photo de Art Nectar (cc by-nc 2.0)

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