Tranche de vie

The 7 Dwarves of Menopause Wine Charms, une photo de Heather (cc by-nc-nd 2.0)

Mes règles sont déréglés. Je m'offre des accès de colère spectaculaires et l'impression que la vie et plusieurs personnes s'obstinent à mettre des pots de moutarde géants sous mon nez beaucoup trop régulièrement.

Diagnostic: préménopause.

Suggestion de ma doc: bien dormir, bien manger, faire du sport régulièrement. Ce que je fais déjà depuis des années. Et je tente d'imaginer la situation si ce n'était pas le cas (les accès de colère et l'irritation sont vraiment très spectaculaires): des vies seraient sérieusement en danger.

Le Web m'apprend que mon état porte un nom: la rage périménopausale (le suffixe est important: «péri», pas «pré»; ladite rage risque donc de ne pas disparaître avec mes dernières règles, mais de perdurer plus ou moins longtemps par la suite. Grrrrrrrrrrrrr).

Le Web m'apprend aussi qu'il y a, grosso modo, deux courants de pensée à l'égard de cette rage. Le premier, véhiculé par la médecine contemporaine, qui explique qu'on doit faire attention à ne pas blesser nos proches avec cette colère excessive, à ne pas mettre en danger nos relations professionnelles et notre emploi. L'autre, qui provient de naturopathes, acupuntrices et autres tenantes d'approches alternatives qui se réclament à peu près toutes du féminisme, et qui dit grosso modo ceci: en tant que femme, on vous a toujours refuser votre colère, maintenant que vos hormones vous empêchent de la refouler, profitez de l'occasion pour l'exprimer glorieusement.

J'aime définitivement beaucoup les sorcières féministes.

The 7 Dwarves of Menopause Wine Charms, une photo de Heather (cc by-nc-nd 2.0)

Jeu de regards

Sans une once de gêne, il se retourne pour zieuter le postérieur de la femme qui vient de passer à coté de lui.

Sans une once de gêne, je le regarde avec mépris et dégoût.

— Eille, pour kossé que tu me r'gardes comme ça, toé?

— Tu réifies une femme dans la rue, je réponds à ta phallocratie.

De toute évidence, j'ai utilisé des mots trop compliqués. Il semble confus pendant un moment. Seulement un moment.

— Estie d'bitch!

Bien sûr, l'insulte devait suivre. J'oublie, parfois, que le patriarcat est, comme dieu, omniprésent, omnipotent et omniscient. Cela dit, pendant un instant, j'ai ressenti une jubilation féministe très certaine. Et c'était toujours ça de pris sur l'ennemi.

Personnage no 4

La cariatide incomprise. Le poids de son corps (de sa vie?) est tellement lourd que ses deux jambes ne suffisent pas à la soutenir, elle doit se reposer sur une canne, une chaise, un comptoir, une rampe d'escalier mécanique. Sur cette dernière, elle allonge le bras et pose aussi la tête. Au gym, quand aucun banc n'est disponible, elle crie, un cri rauque, déchirant, jusqu'à ce qu'une, un commis exaspéré vienne lui en porter un. Chaque mouvement de son corps est ponctué: la levée du banc d'un râlement; les pas d'un soupir (très, très, très) profond; la première marche d'une plainte, la seconde d'un gémissement. Si on ne la voyait pas régulièrement au gym en train de «prendre soin d'elle» en quelque sorte, on serait tenter de lui fournir une arme pour qu'elle puisse mettre fin à tant de souffrance et de douleur.

Citation: «Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah.»

Point faible: unidimensionalité.

Point fort: incertain.

RIP ruelle verte

[Série 7. Suite de Animaux de compagnie]

Building after a winter fire, une image de Lei Han (cc by-nc-nd 2.0)

On parle du quartier et du bloc, notamment, de leurs avantages.

— C'est juste plate qu'on doive se taper ça.

De la tête, mon voisin du dessous pointe l'édifice qui se trouve de l'autre côté de la ruelle.

C'est vrai qu'il est un peu tristounet, ce bloc, qui a passé au feu récemment et qui est maintenant barricadé. Mon voisin semble trouver que c'est la vision la plus désolante du monde.

C'est peut-être mon regard d'écrivaine, mais je lui trouve un certain charme, à cet édifice. Les restes de vie qu'on peut apercevoir ici et là. Un rideau à cette fenêtre-ci. Un store horizontal à celle-là. Un sac d'épingles à linge accroché à une poulie désormais sans corde. Les barricades de bois aux fenêtres et aux portes, gracieusité du Barricadeur. Celles de métal au pied de l'édifice, interdisant l'accès et l'entrée. Le toit des garages, qui est maintenant le repère des chats du quartier.

Il a en tout cas beaucoup plus de charme que ladite ruelle verte (annoncée par une pancarte tout ce qu'il y a de plus officiel) qui m'en sépare, qui n'est rien d'autres qu'une triste suite de stationnements et de cours bétonnées. Si elle a été un jour verte, cette ruelle, il n'en reste plus trace. Quand je contemple la ruelle, je deviens pessimiste et me dis que les foutues voitures auront bientôt fait de couvrir la ville au complet de béton.

Building after a winter fire, une image de Lei Han (cc by-nc-nd 2.0)

Passion aviaire

My girls, une image de Shayla M. (cc by-nc-nd 2.0)

Le p'tit gros insolent à la gueule de rock star ne dit jamais «femme» ou même «fille» pour parler de celles qu'il fréquente. Il use généralement de termes plus ou moins insultants, plus ou moins dénigrants. Le garçon manqué et le grand flanc mou ont adopté son vocabulaire.

— Hey, tu vas-tu voir ta chick à soir?

Je ne peux m'empêcher d'imaginer le p'tit gros insolent à la geule de rock star dans un poulailler, en train de courrir après des poussines à fourrer. Je ne sais si ça devrait me faire éclater d'un grand rire sarcastique ou pleurer toutes les larmes de mon corps de féministe.

My girls, une image de Shayla M. (cc by-nc-nd 2.0)

Personnage no 3

Le grand flanc mou. Il s'enroule sur lui-même, comme pour avoir l'air un peu moins grand. Il porte plusieurs épaisseurs de vêtements, comme pour cacher sa maigreur. Il a les passions d'un adolescent attardé. Mais il est plutôt sympa. Les gens l'aiment bien, en général. Son insécurité se traduit par des mains tremblantes lors d'une présentation orale; la certitude que sa camarade de classe qu'il croise sur la rue l'ignorera. Ce qu'elle ne fait pas. Ce qui le fait sourire. Sans tout à fait le rassurer.

Citation: *sourire*

Point faible: personnage un brin creux.

Point fort: parfait sidekick.

Personnage no 2

Le garçon manqué. Elle a les cheveux longs pour qu'on n'oublie pas qu'elle est une fille. Elle roule en planche. Porte la casquette à l'envers. Ne sais trop que faire de ce grand corps féminin presque encombrant. Tente de faire passer ses tics nerveux pour une attitude frondeuse. Elle s'oublie parfois et sourit quand une enseignante, un enseignant souligne un bon coup. Le gros de ses conversations se passent en méchantés et absurdités chuchotées entre elle et ses deux chums de gars. Sinon, elle répète ce que les autres disent avec un ton moqueur, en regardant ses chums de gars pour s'assurer qu'ils rient bien avec elle.

Citation: «Ben là!»

Point faible: interactions très limitées avec des personnages autres que ses deux chums de gars (cf personnages no 1 et 3), voire, comportement hostile et désagréable.

Point fort: fort potentiel de coming out.

Personnage no 1

Le p'tit gros insolent à la gueule de rock star. Personne ne voit que c'est un p'tit gros. Parce qu'il se cache sous des cheveux bleachés, des peircings, un perfecto et des bijoux en forme de têtes de mort. Mais, surtout, parce qu'il a une gueule de rock star et que, pour plusieurs, ça pardonne tout. Son insolence est notée, mais interprétée comme un travers acceptable, voire, charmant. Quand il flirte avec des filles, il a la maturité d'un gamin de quatre ans et demi: il les bouscule, les pince, les insulte. Un peu plus et il leur tirerait les cheveux ou l'élastique du soutien-gorge. Dans ses rapports avec les figures d'autorité, il donne dans le mot d'esprit à trois sous. Tout juste. Il lève les yeux au ciel régulièrement: que l'univers se le tienne pour dit, il n'est pas impressionné. L'univers non plus, en fait, mais ça, c'est une autre question.

Citation: «Hey, chu pas hipster, estie!»

Point faible: matériel à wapiti inadéquat.

Point fort: pourrait être développé en psychopathe tout à fait crédible.

Lieu X: André

Il a un style tout à fait unique. Dans une même tenue, un intéressant mélange de tissus et de styles très typiquement associés aux femmes et d'autres aux hommes. J'aime beaucoup. C'est unique. Et ça démontre un caractère certain, une personnalité forte comme je les aime. Le tout sur un corps menu et élancé. Surplombée par une foutue belle tête qui donne envie de discuter toute la nuit durant sans s'arrêter.

Le jour où il arrive avec un jeans un brin moulant et que sa bite, contre son bas-ventre, à gauche, est apparente, je suis troublée. Jusqu'à présent, André était, pour moi, sans sexe. Pas asexué. J'étais capable de l'imaginer prendre son pied avec beaucoup de plaisir. Ma tête n'avait juste pas pris la peine ou senti le besoin de préciser le reste.

Aujourd'hui, nous sommes assis côte à côte. Émane de lui une odeur de mâle viril en rut. De nouveau, ma tête s'étonne de l'amalgame d'éléments hétéroclites. Elle s'étonne, mais elle aime. Et mon ventre aussi.

Je suis très certaine que je ne suis pas le genre d'André. Mais les papillons dans l'estomac et le désir sont très chouettes.

Représentation annulée

male belly dancer, une photo de 陈文 (cc by 2.0)

— Ah, j'ai manqué le spectacle!

Le foulard noué autour de nos hanches indiquent clairement que nous faisons du baladi. Sa remarque se veut badine, voire, grivoise.

Non, il n'a pas manqué le spectacle.

— Ah, le cours n'est pas terminé, il commence?

Le cours est bel et bien terminé. Mais il n'y avait pas de spectacle. Il présume que nous dansons pour un auditoire. Un auditoire mâle. Parce que nous sommes des femmes. Parce que nous dansons le baladi. Parce que tous les clichés qui entourent cette danse.

Grosse, grosse lassitude féministe.

male belly dancer, une photo de 陈文 (cc by 2.0)

 

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