Traité du zen et de l'entretien de la colère

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

Nous venons tout juste de terminer une retraite silencieuse de quelques jours. Elle raconte une situation difficile. Il lui offre une solution que je considère «lunettes roses» avec des verres «ça d’épais, t’sais!», soit de considérer que la personne qui l’a blessée a probablement elle aussi des blessures, des problèmes, une vie difficile… Et quoi d’autres encore?!?!?!? Je rage, je fulmine, je deviens dragonne et je crache du feu. Je défends tous ceux et toutes celles (surtout celles, en fait, parce qu’on habite le patriarcat et que la colère des femmes, ce n’est pas beau) — celles, donc, dont on rebat les oreilles avec des justifications à la noix sur le pourquoi du comment elles ont été abusées, blessées, violentées, etc., les incitant à pardonner à leur agresseur (leur assurant que leur propre bien-être, voire, leur salut, en dépend) parce que ledit agresseur exprime, à travers sa violence, son agressivité, sa méchanceté, etc., une souffrance. Ce faisant, on balaie du revers de la main leur souffrance à elles comme si cette souffrance était insignifiante et on double (triple, quadruple, quintuple, ad nauseam) les torts d'un affront.

Le lendemain, j'ai l'impression que mon argument est un brin démesuré. Pas faux, pas déplacé. Juste un peu trop gros dans les circonstances. Et j’espère que le type peut appliquer sa logique à mon cas: je suis violente et agressive parce que victime du patriarcat ambiant, prière de me pardonner.

Le surlendemain, une copine me fait remarquer que la solution du type est en fait terriblement passive-agressive. La dragonne en moi gronde un bon coup («t'es pas zen, mec, essaie pas d'en foutre plein la gueule aux autres!»), enroule sa queue autour de son corps et de son museau fumant et s’installe pour une sieste bien méritée. Un sommeil de juste.

the horned dragon sleeps tonight, une photo de Kai Shreibner (cc by-sa 2.0)

Dans la ixième salle d'attente

2 Tattoos, une photo de Sahil Jatana (cc by-nc 2.0)

Pour Myriam, dont la compagnie rend les visites à l'hosto tellement plus chouettes

Il y a quelques mois, quand j'ai fait des prises de sang ici, à partir de la deuxième étape, on nous appelait par notre nom. Maintenant, nous ne sommes que des numéros tout au long du processus: à l'admission, dans la grande salle d'attente, puis dans la petite.

Ça m'a pris près d'une heure trente pour me rendre dans la petite salle d'attente. J'ai le nez plongé dans un zine féministe passionnant.

— Numéro 936?

Un quart de huitième de seizième de seconde plus tard, l'infirmière rebrousse chemin avant même que je n'ai eu le temps de relever les yeux de la page.

— Bon, 936 n'est pas là.

Non seulement je suis un numéro, mais je suis un numéro ignoré!

Dans les babillards, des affiches indiquent que, ici, aucune violence ne sera tolérée, qu'elle soit physique ou verbale.

Je suppose qu'être un numéro ignoré, ce n'est que mathématique et donc pas considéré comme une forme de violence.

2 Tattoos, une photo de Sahil Jatana (cc by-nc 2.0)

De la Saint-Valentin et du féminisme dans les cours d'école

red carpet berlin, une photo de Thomas Ulrich (cc by-sa)

Pour la Saskouette.

Le matin, je lis un excellent texte: Le 8 mars n'est pas une deuxième St-Valentin.

L'après-midi, je croise par hasard une copine que je n'ai pas vue depuis longtemps et que j'aime beaucoup. On combine café et récupération de ses gamins à l'école et à la garderie afin de passer un moment ensemble.

Alors que nous arrivons dans la cour d'école, une femme annonce dans son walkie-talkie «y'en a deux qui arrivent!». Le coin du mur passé, la copine et moi sommes accueillies par de la très mauvaise musique pop, diffusée par des hauts-parleurs pourris à un niveau de décibels décidément trop élevé, et une ribambelle de gamines et gamins cordés de chaque côté d'un tapis rouge, chocolats en main. La copine passe sur ledit tapis rouge, on lui lance joyeusement et avec un enthousiasme débordant des souhaits qui n'ont rien à voir avec les droits durement et chèrement acquis par nos aïeules. Je pense m'en tirer parce que je ne suis la mère de personne ici.

— Toi aussi, Madame!

Dilemme: faire plaisir aux enfants et ne pas les tenir responsables des âneries concoctées par des adultes de leur entourage; rester fidèle à mes valeurs et ne pas participer à une telle aberration.

La copine a dû voir le tourment sur mon visage. Elle me prend par la main et m'entraîne à sa suite.

— Je sais, je sais, there are so many things wrong with this!

Indeed!

Elle a bien raison. Mieux vaux ramasser les gamins et vite rentrer à la maison où on aura un plaisir fou. L'alternative serait très certainement un coup d'épée dans l'eau.

En rentrant chez moi, après, je sifflote Much Finer en essayant de ne pas penser trop fort au concept de compromis patriarcal.

red carpet berlin, une photo de Thomas Ulrich (cc by-sa)

Arlequine

tangramming an arlequin's ontology . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

En discutant avec une copine dernièrement, je me suis souvenu que, gamine, avec une voisine, nous avions entretenu, pendant plusieurs mois, peut-être plusieurs années, un échange littéraire assez intense. Je crois bien que le tout avait commencé alors qu'elle et sa famille étaient à leur chalet: j'ai déposé un manuscrit dans leur boîte à lettres à l'intention de Lyne. Quelques jours plus tard, je trouvais un récit dans ma boîte à lettres à moi. Lyne était une grande fan de romans Harlequin, ça transparaissait dans son écriture. Je me suis mise au diapason et j'ai plongé dans la littérature à l'eau de rose à coeur joie. Ma grand-mère m'avait bien légué quelques romans Harlequin de la première génération, dans lesquels le clou de l'histoire était un baiser à peine sulfureux entre une infirmière et un docteur, mais je les trouvais ennuyants pour mourir et je préférais de loin inventer mes propres histoires ou lire celles de Lyne.

Jeune adulte, j'ai bossé pour une compagnie d'études de marché et j'ai sondé, au téléphone, des gens pour le Harlequin Romance Report (c'est sérieux, la littérature à l'eau de rose, il faut donner aux clientes ce qui correspond aux pratiques exemplaires en amour et en fantasmes, rien de moins! il y a peut-être même un code ISO pour ça...). C'était parfois très triste. En réponse à une question, un homme d'une soixantaine d'années m'avait répondu que, si c'était à refaire, il ne marierait pas son épouse, avec qui il était en couple depuis plus de 40 ans. Le tout énoncé sur le ton monotone de la déception résignée.

Puis je suis devenue Victoria Welby. Ou plutôt, j'ai inventé Victoria Welby. Cela dit, j'aurais peut-être dû continuer dans la veine Harlequin, j'aurais peut-être ainsi pu gagner ma vie décemment avec ma plume. Peut-être que tout n'est pas perdu: je pourrais devenir ghostwriter pour Harlequin, ou pondre une nouvelle avatar spécialisée en Harlequin. Mm.

Cela dit, je crois que je préfère mes correspondances érotiques actuelles, avec des amants aussi passionnés de mots et de récits que moi. Ou encore les échanges littéraires absolument délicieux qui constituent la dérive.

tangramming an arlequin's ontology . ., une photo de Jef Safi (cc by-nc-nd 2.0)

les rencontres qui bouleversent parfois l’équilibre et accélèrent le rythme cardiaque

Frightening Squash, une photo de Lauren (cc by-nc-nd 2.0)

[Série 10. Suite de Ce qui s'y cache]

In the first of the film's scenes in which Jack is attempting to write, Kubrick shows him bouncing a ball against a wall of the hotel's Colorado Lounge, a characteristically bored action which is laced with aggression.

Boredom. A Lively History, Peter Toohey

squash [skwaʃ] nom masculin
étym. 1930 ◊ mot anglais, anglo-normand esquacher, de esquasser
Famille étymologique ⇨ casser.

Le petit Robert

Le squasheur de ruelles est comme un cœur en colère. Sa balle frappe mur ou porte de garage avec indifférence. Sa main a à peine eu le temps de se reserrer autour de la balle que cette dernière est projetée de nouveau avec une fermeté cinglante. Faute de mur ou de porte, la chaussée ou le trottoir feront l'affaire pour un rebond d'autant plus atrabilaire.

Le squasheur de ruelles semble affectionner les mêmes rues-qui-se-prennent-pour-des-ruelles et ruelles que moi: Saint-Christophe, de Chateaubriand, Généreux, ruelle longeant le côté sud de Mont-Royal. Chaque fois que je l'y croise, je m'éloigne du tracé pressenti de son parcours.

Je pense alors au sixième sens des poissons, cette ligne latérale qui traverse leur corps et permet de détecter les turbulences et les menaces potentielles de leur environnement. Et je me dis que les femmes ont quelque chose en commun avec les poissons. L'expérience de l'océan, de la ville, n'est pas la même pour la proie et le prédateur.

J'aime bien le squasheur de ruelles. C'est un personnage magnifique. Au lieu d'une balle anti-stress sur le coin de son bureau ou d'une séance de punching bag après le travail, cet excentrique acrimonieux va marcher et squashe murs et portes sur son passage. Ou encore: ce fumeur invétéré a choisi la méthode cold turkey pour arrêter de fumer; il compense comme il peut en espérant que ça se calme bientôt; l'été prochain, il se baladera dans les ruelles en sifflotant, brindille de foin traînant au coin des lèvres, imaginant les Dalton en cavale.

Je suis moins à l'aise avec l'homme qui fait brutalement rebondir sa balle dans les rues et ruelles que je fréquente régulièrement. Ce n'est pas moi qui écris son histoire et dicte ses gestes.

Frightening Squash, une photo de Lauren (cc by-nc-nd 2.0)

La grande illusion

Dépôt de boîtes de médicaments vides devant le ministère de la santé en protestation contre les franchises "médicales" de Roselyne Bachelot-Narquin (Act Up-Paris), une photo de William Hamon (cc by-nc-nd 2.0)

— Moi, je suis là pour vous aider, c'est tout.

— Vous travaillez pour une compagnie d'assurances; vous rendez des comptes à la chargée de dossier qui décide si des prestations d'assurance salaire me sont versées ou pas; vous avez évoqué l'idée de faire une intervention avec ma supérieure immédiate au travail. On ne va pas se conter d'histoires et on va admettre que votre intervention ne vise pas tant mon bien-être que mon retour au travail rapide afin que la compagnie pour laquelle vous travaillez fasse un maximum de profits.

Je me demande s'il croit vraiment à sa salade ou si ça fait partie des directives qui lui ont été fournies par son employeur pour «gérer» les prestataires.

Dépôt de boîtes de médicaments vides devant le ministère de la santé en protestation contre les franchises "médicales" de Roselyne Bachelot-Narquin (Act Up-Paris), une photo de William Hamon (cc by-nc-nd 2.0)

En beau joual vert

À la radio, je capte un énième témoignage de viol. Et la colère qui gronde en moi depuis des mois explose.

Ce témoignage, il est policé, asceptisé, limite bienséant. Comme ceux que vous avez tant aimé lire et entendre ces derniers temps dans les médias. Des histoires de victimes en rédemption. Des innommés —pas parce que innommables —, mais parce que la loi. Des narrations de malades en voie de guérison. Des récits, des entrevues, des commentaires remplis d'euphémismes distants. L'événement. L'accident. Des pronoms démonstratifs neutralisants. L'abus. Sans précision. C'est le format attendu, acceptable, qu'on peut diffusé. De bon ton.

Et les réponses des bonnes entendeuses, des bons entendeurs sont encore pires. Une grosse dose de pitié judéo-chrétienne bien-pensante. Ou, pire, une curiosité morbide aussi déshumanisante que le processus judiciaire: vous voulez des détails, croustillants, convaincants, mais surtout pas trop provocants ou déstabilisants. Vous voulez être convaincues, convaincus et émoustillées, émoustillés.

Je rêve de dénonciations publiques avec des noms de violeurs graffités sur les murs de la ville en lettres géantes. Je rêve de performances sanglantes et scatologiques. Je rêve de tribus parties en guerre contre ceux qui ont violé les leurs.

Gardez votre pitié, je n'en ai rien à cirer. Essayez plutôt l'empathie ou la compassion. Vous comprendrez alors peut-être la colère, la rage, la hargne qui m'habitent.

Des moineaux et des pinsons

Georgy, le rouge-gorge, une photo de OliBac (cc by 2.0)

Pour C., avec qui les 5 à 7 sont terriblement divertissants!

Je suis avec une chum de travail que j'aime beaucoup. Elle est colorée, cultivée et a un sens de l'humour absolument mordant. On cherche un spot pour un 5 à 7. Je propose un bar à vin tout près de chez-moi, puisque ça fait un moment que j'ai envie de le découvrir.

On s'asseoit dans la vitrine, avec le dernier rayon de soleil de la journée. Celui qui semble être le proprio nous interpelle rapidement pour que nous changions de place. L'excuse: notre table peut accueillir trois personnes.

Un peu plus loin, deux hommes dans la quarantaine fatiguée et qui discutent ensemble occupent deux tables à eux deux. Je suis certaine qu'ils n'ont pas été emmerdés pour l'espace qu'ils occupent.

On ne prend même pas la peine de lui faire remarquer que son bar est pratiquement vide, on insiste sur le rayon de soleil dans lequel on souhaite baigner.

Quand nous demandons une suggestion, il propose le truc le plus cher sur le menu. Soit, on sera bonnes joueuses, on tentera le vin aux arômes de fraises.

Ma chum et moi ne sommes pas, à première vue, la clientèle cible du commerce. Il y traîne et y travaille de jeunes minettes haut juchées et minusculement vêtues et des monsieurs aux airs importants. On est plutôt du genre félines matures et atypiques.

C'est clair qu'on ne remettra jamais les pieds ici, mais c'est clair qu'on va profiter du moment présent et qu'on ne laissera pas un snobinard suffisant gâcher notre apéro et notre rayon de soleil.

Quelques semaines plus tard, je repasse devant le commerce et je remarque que l'écriteau, plutôt que d'annoncer le nom du commerce, affiche une image de l'oiseau qui lui sert d'effigie. Et ça me fait penser aux barils de bière qu'on trouvait sur les panneaux des tavernes moyenâgeuses pour que les nombreux clients incultes et illettrés puissent identifier le commerce.

Georgy, le rouge-gorge, une photo de OliBac (cc by 2.0)

Le côté obscur de la force

Cheap shot, une photo de David J (cc by 2.0)

Tu me fais chier avec ta joke plate. On se croise dans la ruelle. T'es avec un chum. Je suis dans ce manteau qui me donne l'air, selon un ami, du grand chaperon noir. À toi, ce manteau rappelle Darth Vader. Tu le dis très fort — assez fort pour que j'entende — sur un ton moqueur. Alors que je poursuis mon chemin, vous rigolez, ton chum et toi, à gorges déployées.

Quand je vais bien, j'arrive à me transformer en canard proverbial sur le dos duquel l'eau coule sans conséquence. Quand je vais bien, dans mon imaginaire, je te réponds. Sur un ton ironique, je te suggère de te lancer comme stand-up comique parce que, vraiment, ton humour est d'une originalité monstre. Je suis certaine que tu auras un succès fou dans tous les cabarets humoristiques. On te traduira dans toutes les langues, c'est certain. Quand je vais moins bien, mais que je me sens tout de même forte, je m'imagine me retourner vers vous. Ton chum et toi, l'air hilare; moi, l'air complètement abattue, qui sors un couteau de ma poche et me fais harakiri; vous, traumatisés à vie.

Seulement, voilà, aujourd'hui, c'est plutôt une journée vilain petit canard pour moi. Je suis sortie de chez moi parce qu'il n'y avait plus rien à manger. Autrement, je serais restée sous la couette à écouter des émissions de télé hautement irréalistes mais ô combien réconfortantes pour un esprit qui a besoin de s'échapper de son spleen.

Ta joke plate et ta façon de me la lancer en pleine gueule me rappellent pourquoi je suis en grande partie misanthrope, même si sélectivement. Ridiculiser quelqu'une alors qu'on a l'avantage d'être en nombre supérieur et, de sucroît, avec un public gagné d'avance, ce n'est pas drôle. C'est facile. C'est méchant. C'est lâche.

Cheap shot, une photo de David J (cc by 2.0)

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