Le partage de la route

Left Turn Lane, une photo de JenGallardo (cc by-nc-nd 2.0)

— Heille, reste dans pisse cyclable esti d'vélo!

Ça s'adresse à moi. Une insulte criée à tue-tête, et retentissante d'agressivité.

Parce que j'ai osé occuper la voix de gauche quelques instants avant d'effectuer un virage.

Il a raison. Je devrais, en tant que vélo, me contenter de la piste cyclable. Là où il n'y a pas de piste cyclable, je ne vais pas, un point c'est tout.

Je devrais aussi cesser de respirer. Des fois que l'oxygène que je consomme ainsi nuise à la combustion de son moteur de char.

En fait, on devrait interdire les cyclistes. Comme ça, aucun risque qu'il doive ralentir d'un quart de seizième de kilomètre à l'heure pendant un tiers de sixième de seconde, le temps qu'une personne à vélo procède à un virage, par exemple.

Et interdire les piétonnes et piétons. C'est chiant, les piétonnes et piétons: parfois, ça veut traverser les rues. Et ça s'attend à ce qu'on les laisse passer. Tst!

Left Turn Lane, une photo de JenGallardo (cc by-nc-nd 2.0)

Plaidoyer en faveur des sites de rencontres virtuelles

Blind Date im Park 08 zitronenfalter2.de, une photo de LebenlstKunst (cc by-nc-sa 2.0)

J'entretiens un love-hate relationship avec les sites de rencontres virtuelles (but then, I also have a love-hate relationship with the world). J'ai même déjà inventée une avatar juste pour pouvoir me défouler à propos des messages idiots et débiles qu'on m'envoyait (et ça a fait un bien fou!). J'ai aussi développé un rapport très cathartique à la touche delete de mon clavier.

Pourtant, je finis toujours par y retourner. Faut croire que le côté «amour» de la relation est plus fort que le côté «haine».

On vous dira que les sites de rencontres offre trop de choix et qu'on s'y perd. Soit. Mais le monde que nous habitons est un être de la démesure. Les sites de rencontres ne font tout bonnement pas exception. Il faut simplement accepter de s'y perdre pour se permettre de peut-être découvrir des perles au détour du trajet (trajet qui peut, j'en conviens, paraître long et plate par moment!).

On vous offrira des comparaisons boîteuses pour vous décourager. Les sites de rencontres sont comme un étalage de viandes, une épicerie grande surface, un menu de restaurant. On peut aborder ces sites comme une expérience de magasinage extrême, en effet. On peut aussi refuser. Et aller à la rencontre de gens. Une personne à la fois.

Ou encore on vous dira que le «vrai» amour ne vient pas dans les sites Web, qu'on ne doit pas le chercher, qu'il vous tombera dessus parce que c'est votre destin. Peut-être. Si vous êtes un personnage de princesse dans un conte de fées. Sinon, il vaut peut-être mieux donner un coup de pouce au destin et concocter des occasions pour rencontrer des gens. Les sites de rencontres virtuelles sont une option parmi d'autres.

Souvent, en fait, on se permet de critiquer les sites de rencontres sans vraiment les connaître. On y passe un, deux, trois jours, voire quelques heures. On déteste ça, et on suppose que son expérience personnelle est un bon indicateur du — presqu'infini — reste de la réalité. Argumentaire pourri.

J'ai appris plein de choses dans les sites de rencontres.

À me connaître. Parce qu'il faut bien énoncer minimalement ce qu'on est, ce qu'on cherche pour provoquer une rencontre. J'ai vite compris que les profils fades et ternes ne donnent pas de bons résultats. Tout le monde aime le cinéma, la bonne bouffe, le bon vin, les soirées entre amies et amis, etc. Les profils WYSIWYG sont beaucoup plus efficaces. Les fans de Die Hard s'attardent rarement sur les profils des fans de Wong Kar-Wai. Les mononcs n'écrivent pas aux féministes. Mais, pour faire un profil WYSIWYG, il faut un mimimum d'introspection. D'où la connaissance de soi un tantinet augmentée.

J'ai aussi appris à dire non, gentiment, et sans culpabilité. Parce que j'ai fait le pari de répondre à tous les messages qu'on m'adresse, tant qu'il ne sont pas totalement dans le champ. Je digère aussi maintenant beaucoup mieux les refus. Même les plus mesquins.

Ma fréquentation des sites de rencontre m'en a beaucoup appris sur l'art de flirter et d'être entreprenante. À coups d'essais et d'erreurs. Parfois durs pour l'ego. Mais comme ce n'est pas quelque chose qu'on apprend aux jeunes filles, qui doivent être, comme les princesses dans les contes de fée, passives et patientes en attendant leur prince charmant, je considère que la leçon en vaut le prix.

L'expérience aidant, je sais maintenant que chaque rendez-vous contracté dans un site de rencontres donnera au moins une conversation décente — même si elle doit être sans suite — autour d'un café. Au pire, ça fait du matériel à récit (je sais, ce n'est pas très éthique, mais, bon, quand on accepte de sortir avec une écrivaine, on accepte implicitement la possibilité d'être un jour un personnage sous sa plume!). Au mieux, ça fait une bonne copine (si, si, j'ai rencontré une excellente copine dans un site de rencontres virtuelles!), un bon amant, un amoureux à plus ou moins long terme.

Blind Date im Park 08 zitronenfalter2.de, une photo de LebenlstKunst (cc by-nc-sa 2.0)

Les manières des mesures III 1/2: La vie des autres

[Série 6. Suite de Les manières des mesures III]

white noise3, une photo de Filthy Nasty (cc by-nc-nd 2.0)

On prend le soleil sur ma terrasse arrière.

— J'apprécie beaucoup que mes voisines, voisins prennent la peine de partager leur musique avec tout le quartier. Vraiment. Beaucoup.

Je le dis avec un brin de sarcasme et d'ironie. Bien entendu.

— Oh, allez, laisse-les vivre un peu!

Vivre? Où vivre = mettre sa musique si forte qu'on l'entend dix, quinze, vingt maisons plus loin? Je n'ai pas râlé contre le bruit des enfants, les éclats de rire des convives, les aboiements du chien, la porte qui claque. Je m'insurge contre la musique, qu'on pourrait facilement mettre beaucoup moins fort tout en l'appréciant encore.

Il y a d'autres variantes au «laisser vivre», dont «apprécier l'été», «passer sa jeunesse», etc. Mon ancien voisin du dessous, sur la rue de Bordeaux, m'avait même sorti son «droit à la fête».

Dans tous les cas, je me demande toujours pourquoi c'est la vie, l'été, la jeunesse des autres — plutôt que les miens — qui priment, comptent, doivent être pris en considération.

Et puis je me demande aussi depuis quand la vie, l'été ou la jeunesse doivent nécessairement s'exprimer en passant par un taux élevé de décibels.

Est-ce que ma vie à moi, mon été et ma jeunesse plus toute jeune peuvent trouver à s'exprimer en réclamant un certain silence, une certaine tranquillité?

Imaginons une scène absurde. Par une belle journée ensoleillée, entre Jarry et Guizot, les gens qui habitent de Gaspé côté ouest et Casgrain côté est décident à l'unisson de faire valoir leur droit à la vie, à l'été à la jeunesse — voire, à la fête! — en mettant leur musique préférée à tue-tête dans le jardin. Y aurait-il une seule personne pour alors défendre leurs droits?

white noise3, une photo de Filthy Nasty (cc by-nc-nd 2.0)

Le ras des pâquerettes

• Eating soup with sticks., une photo de horizontal.integration (cc by-nc-sa 2.0)

Tout le monde se bat avec sa fourchette pour y faire tenir ce qui est dans l'assiette.

— Moi, je considère que les ustensiles sont une médiation de trop entre moi et ma bouche!

— Mais non, dans certains cas, c'est utile, les ustensiles.

Oui, dans certains cas, c'est utile, les ustensiles, c'est vrai.

Mais ça ne fait pas de très belles envolées lyriques, ce genre de considérations accomodantes, raisonnées et raisonnables.

Je suis une littéraire et mon verbe fait dans la démesure. S'il le faut, je mangerai ma soupe à la paume de main pour défendre mon droit à la liberté d'expression!

• Eating soup with sticks., une photo de horizontal.integration (cc by-nc-sa 2.0)

L'après bonhommes allumettes

Je sors sur le balcon pour jeter un coup d'oeil à la pleine lune parce qu'elle me rappelle Béla et que j'ai bien besoin de me souvenir de Béla en ce moment.

Le jeune auteur est assis au bas de mon escalier, en train de se griller un clope.

Nous sommes rentrés à pied de la soirée organisée par ma boîte. Il m'a raccompagnée jusqu'à la maison. Malgré mon désir, malgré les bonhommes allumettes, malgré son désir à peine voilé, j'ai déposé un baiser chaste sur sa joue et lui ai souhaité une excellente fin de nuit. Parce qu'il a la moitié de mon âge.

Et là, il se grille une clope au pied de mon escalier. Il me regarde et son désir n'est plus du tout voilé, il est présent, intense, invitant.

J'abdique, demi-sourire aux lèvres. Un mouvement de ma tête lui indique qu'il peut monter et entrer.

Dès que j'ai refermé la porte, il me plaque contre le mur, ses mains retiennent les miennes de chaque côté de ma tête, sa bouche est vorace. Pendant de longues minutes, je le laisse embrasser, lècher, baiser ma bouche, mon cou, mes lobes d'oreilles, l'orée de mes épaules, le haut de mon torse.

J'ai maintenant vachement envie de lui. J'arrête ses mouvements frénétiques en pressant mon front contre le sien et en plongeant mon regard dans le sien.

— Jeune homme, une règle inaliénable: on utilise des condoms pour tout ce qui engage des fluides sexuels.

Il agrée d'un murmure, reprend son jeu allumé et ô tellement allumant!

Après un moment, je l'attire dans la chambre. J'ouvre le tiroir de la table de nuit pour y prendre un condom. Quand je me retourne vers le jeune auteur, ses yeux sont rivés vers mon tiroir. Plus spécifiquement, vers un petit godemiché de silicone doré et un harnais en cuir. Je souris, lève un sourcil inquisiteur en pointant le duo d'objet du doigt.

— Ça t'intéresse?

— Oui, beaucoup, mais ça m'intimide et ça me fait un peu peur.

Je tombe, symboliquement mais tout de même, en bas de ma chaise et de mes souliers. Le jeune coq prétentieux a donc un côté vulnérable qu'il expose au grand jour (façon de parler)?

Le mot de la fin

End of the Road, une photo de Tom Gill (cc by-nc-nd 2.0)

Alors, c'est comme ça que se termine cette histoire? Tu cesses d'appeler, d'écrire, de donner signe de vie?

Je le savais sans vouloir le savoir. Fait chier, tout de même.

On n'était pas vraiment un couple. On relevait plutôt du copinage sexuel. On a tout de même duré deux ans et demi. Ça mériterait un mot de rupture, me semble. Clairement, il ne te semble pas, à toi.

Oh well, c'est la vie. Mais fait chier, tout de même.

End of the Road, une photo de Tom Gill (cc by-nc-nd 2.0)

Les seins des femmes

Tartuffe. Acte 3, Scène 2, une photo de Phileo1 (tous droits réservés)

Il y a quelques semaines, un battage médiatique a mis de l'avant les résultats d'une étude suggérant que le port du soutien-gorge ne serait pas bénéfique pour les seins des femmes. (Les résultats existent depuis des années, en fait, mais, ça, c'est une autre histoire).

Les commentaires ont été nombreux. Dont plusieurs qui allaient dans le sens du plaisir que les hommes auraient à les enlever, ces soutiens-gorge, à mater et à caresser ces seins enfin libres et offerts.

Pas un mot sur le fait que, depuis des années, on torture le corps des femmes sans raison, en leur disant que c'est pour leur bien ou que c'est plus beau comme ça. On conseille aux sportives un support maximum pour ne pas briser leurs ligaments. Aux autres, on reproche la moindre concession à la gravité.

Pas une once de réflexion sur le fait que ce monde-ci n'est pas fait pour des poitrines non soutenues (pensez à tous ces vêtements conçus pour un sein porté haut et ferme), n'est pas prêt pour des poitrines libres (imaginez les commentaires que recevrait une femme qui irait faire son jogging le sein bougeant au gré de ses mouvements).

Beaucoup, beaucoup, beaucoup de photos de seins et de soutiens-gorge, par contre, pour illustrer le propos.

Démesure et absurdité du monde.

Tartuffe. Acte 3, Scène 2, une photo de Phileo1 (tous droits réservés)

Les pèse-personnes de l'espace

Je suis assise dans le bus. Ils sont debout, un peu derrière moi.

Elle a perdu du poids. Beaucoup de poids. Semble-t-il. Il la félicite. Il parle de son propre poids.

— J'ai acheté une balance, un pèse-personne, qui était pas trop cher, 150 dollars.

Je m'étouffe presque. On paie maintenant 150 dollars pour se torturer?

— Il vient avec le wifi.

Les pèse-personnes réseautent maintenant?

— Comme ça, il envoie ton poids directement dans ton profil, pis tu peux voir ton chart.

Pendant un moment, je m'imagine un profil Facebook mis à jour tous les matins: «Victoria Welby pèse 63,4 kilos ce matin. Elle a perdu 0,9 kilos depuis la semaine dernière. On la félicite!» Avec le graphique qui accompagne ledit statut.

Puis je me ravise. Ça doit être un truc de type Gardiens du poids.

— Il reconnaît même les différentes personnes et se connecte à leur compte automatiquement.

Big Brother is so fucking watching your weight!

Je suis estomaquée. Je ne devrais pas. Je ne connais personne qui ne s'inquiète pas de son poids.

Je suis tout de même estomaquée. On se torture corporellement collectivement et on ne s'en rend pas compte. À tel point, que c'est une conversation banale, anodine d'autobus.

La course

lost kids shoe, une photo de jontintinjordan (cc by 2.0)

Quand on sort de ce bâtiment le matin et qu'on porte un sac d'école, on court. Peu importe qui on est. Qu'on soit accompagnée, accompagné d'un adulte ou pas. On court.

Le sac à dos bat la fréquence au rythme des pas. Le sac à lunch fait de son mieux dans la main ou aux côtés de la cuisse. Le chapeau, quand chapeau il y a, bringuebale.

Je reste toujours un moment interdite en haut de mon escalier.

Court-on d'enthousiasme vers sa destination matinale? Fuit-on énergiquement une famille inhospitalière? Se dirige-t-on vers des rêves à réaliser? Se dérobe-t-on déjà d'une réalité qu'on ne voudrait pas être nôtre?

Dois-je sourire? M'inquiéter?

lost kids shoe, une photo de jontintinjordan (cc by 2.0)

Le pardon

Dysfunctional, une photo de everdred (cc by-nc-sa 2.0)

Je viens d'une famille délétère. Vraiment. Ma famille est un cas d'école de ce qu'on appelle une «famille toxique». Pas de ces cas qu'on voit dans les journaux ou à la télé parce qu'ils dépassent l'entendement. Non. De ceux qu'on ne relève pas vraiment parce que ça ne doit pas être «si pire que ça» (or, dans les faits, ça l'est).

Ma vie de maintenant est à des années-lumière de celle à laquelle me destinait mon environnement familial. Entre autres parce que j'ai choisi de ne plus fréquenter ma famille. Ce qui a été, pour moi, la seule voie de salut. Ce qu'on interprète souvent comme une absence de pardon. Et qu'on me reproche, explicitement ou implicitement. Parce qu'on interprète ma réalité à la lumière de la sienne. On ne peut imaginer ne pas fréquenter sa propre famille; on ne peut imaginer être reniée, renié par ses enfants.

Et je finis toujours par me demander pourquoi les gens ont tant besoin que je pardonne à ma famille. Sont-ils confrontés à une absence de respect de soi si je ne pardonne pas ce qu'on m'a fait? Parce que, dans leur propre vie, ils auraient accepté l'inacceptable, l'inavouable, l'avilissant au nom des sacro-saintes valeurs judéo-chrétiennes, au nom de la logique barbare des liens de chair et de sang? Dormiraient-ils plus tranquilles si je pardonnais à mes parents? Parce que, en pardonnant, je corroborerais le «pas si pire que ça», je déclasserais l'ignoble, l'odieux, l'abominable au rang d'erreur, de bêtise, de «oups», rendant ainsi le monde moins effrayant, moins terrifiant?

Dysfunctional, une photo de everdred (cc by-nc-sa 2.0)

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