Le mur de Berlin
Généralement, je me trimballe avec une gueule à laisser mère Teresa coucher dehors. J’ai pas choisi, I was born that way. Un sourire me va aussi bien qu’un gant de chirurgie sur la tête d’un canard. Ça suscite de drôles de réactions.
— Vous, au début de l’année, je vous aurais rentrée dans l’mur!
Maintenant, évidemment, on est bons copains.
— Vous savez, mademoiselle, avec une attitude comme celle-là, vous allez manquer un tas de gens intéressants qui croisent votre chemin…
— Oui, mais ça me permet aussi d’éviter les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de cons que je rencontrerais par la même occasion. Économiquement parlant, c’est avantageux.
Le pire, ce sont les mecs qui aimeraient me conter fleurette. De trois choses l’une, ou il ont peur de moi comme de la résurection de leur première belle-mère, ou ils me rentrent dedans comme ils essayeraient de défoncer un mur en béton armé doublé de plomb, ou ils croient que c’est un masque cachant une jeune fille fragile qui ne demande qu’à être protégée par le gentil protecteur qu’ils sont. Dans tous les cas, c’est un désastre.
Slowly turning narrative*
— You like your image, don’t you?
— I guess one could say so.
— But what is hiding behind it?
Je ne porte pas mon image comme on porte un vêtement. Mon placard n’est pas truffé des cintres de celle qui étudie, de celle qui travaille, de celle qui sort dans les boîtes de jazz, de celle qui écoute Nirvana, de celle qui mange de la poutine et de l’autre qui se meurt pour un tartare, de celle qui prend soin de ceux qu’elle aime, de celle qui…, the one who…
L’anglais est sa langue seconde; la mienne aussi. Ça donne ce que ça donne quand vient le temps de dire les vérités fondamentales. On ne se connaît que depuis quelques jours.
— My image is not something that I wear, it’s what I am.
— Ok, I agree with that. But there are some things that you hide, stuff you don’t want to show?
T’espérais peut-être que j’étale mes tripes sur la table, comme ça, au grand air, afin que tu puisses les examiner et en faire un diagnostic sauvage? Saint-Exupéry, le Petit Prince, le Renard, ça te dit quelque chose?
* Ce titre est emprunté à une œuvre de Bill Viola.
Maïs, haricots et petits pois
Les mecs de ma vie ont été ou très costauds, ou très miniatures. Les premiers n’ont jamais vraiment compris qu’un corps petit, particulièrement un corps de femme, craint toujours pour son intégrité. Les deuxièmes me donnaient des impressions de Géant Vert, mais étaient beaucoup plus empathiques, parfois trop.
— Si tu les embarques, moi, je descends.
J’avais pensé prendre deux pouceux, aux abords du pont.
— Mais ils ont à peine quinze ans! Ils doivent rentrer, peinards, chez maman-papa!
Je conduisais depuis peu. Ma longue expérience du stop (le transport en commun, sur la Rive-Sud, cesse toute activité alors que la vie nocturne ne fait que commencer) me rendait les pouceux très sympathiques.
— Non, je descends. Sérieusement.
Le copain portait des vingt-quatre de taille, avait une gueule d’ange, et plaisait beaucoup aux hommes. Un vieux dégueulasse l’avait embarqué, une fois, en stop, et s’était essayé à lui arracher quelques caresses. Le copain a tout juste eu le temps de déguerpir. Mon corps, s’il craint parfois pour son intégrité, n’a jamais eu à la défendre en tant que telle. Pendant un moment, le Géant Vert avait oublié que les petits pois aussi se font souvent encannés.
My arabic self
Je me préparais à partir pour le continent noir. En fait, j’allais dans cette partie du continent qui n’est pas très noire, plutôt couleur du sable. Une copine habituée à ce pays me faisait ses dernière recommandations, acculturation exige.
— Ah, oui. Tu devrais aussi changer ton nom…
Changer mon nom?
— C’est que, vois-tu, ton nom, en arabe, veut dire…
Elle me l’a chuchoté à l’oreille, en anglais : I want to fuck you.
Tous les arabophones à qui j’en ai parlé par la suite ont pris du temps à comprendre. C’est que, prononcé à la française, ou même à l’anglaise avec un H devant, mon nom n’a rien à voir avec le syntagme arabe. Il faut modifier la prononciation du A pour avoir un effet dramatique. Ce que je ne mentionne jamais quand je raconte l’histoire : ça lui enlève tout son piquant.
Mo
Mo, c’est l’armoire à glace.
— Appelle-moi pas Mo, ça me fait penser à Maurice, pis ça m’écoeure!
Triste. Moi, ça me fait penser à Mo le Mossi, personnage de Pennac. Non seulement ça m’y fait penser, mais c’est tirer tout droit de là. Mo sent la cannelle, on dit de lui que c’est un « grand Mossi » et que « la nuit prend corps » autour de lui. Tu ne trouves pas que ça te ressemble?
Mo est un de ces mecs qui fait peur même de dos, mais il ne ferait pas de mal à une mouche. Si, et seulement si, bien sûr, la mouche est innocente. Mo est le grand défenseur de la veuve et de l’orphelin. Tes orphelines à toi sont souvent ciblées, mais, tout de même, tu ne trouves pas que ça te ressemble?
My english self
— Drastic is my middle-name.
Le caractère caractériel, c’est comme les jambes hirsutes : désormais, j’avertis d’avance. Comme ça, quand ils y goûteront, je pourrai toujours leur dire qu’ils étaient au courant depuis longtemps, qu’ils ont courru le risque.
En anglais, je suis temperamental. Ça sonne trop « tempéré » à mon goût. D’où le « nom-moyen », difficilement traduisible en français. Mon moi francophone, c’est celui qu’on trouve dans panique et satanique. À cause de l’accentuation, mon moi anglophone n’est ni dans panic, ni dans satanic. Même si le jeu de mots pourrait tenir — précairement il va de soi — s’il était bien exploité, ma foutue manie de mettre des H partout en anglais, notamment au début de mon nom, ferait tout foirer.
Cream puff
— Hi Dave.
— Hello Sweety, how are you today?
Les copains anglos m’affublent des surnoms les plus insignifiants : Honey, Sweetheart, Luv, Beautiful, Pumpkin, Monkey, etc. Un Québécois me servirait leurs équivalents français que je me roulerais par terre. C’est déjà arrivé, d’ailleurs, et je me suis effectivement roulée par terre tellement ça m’a fait marrer.
Remarquez, j’ai pris ma revanche. L’un d’eux s’appelle désormais Pookie, référence incontestée au célèbe teddy bear du non moins célèbre Garfield. Faut croire qu’il avait le don de me faire dormir.
Transatlantique
À un copain qui prenait en note mon numéro de téléphone :
— A, N, I, C, K. Avec un N, comme le Titanic, et CK comme le Spoutnik.
Mon père n’a jamais été fort en orthographe. C’est d’ailleurs de lui que je tiens l’histoire. Ma mère a imposé les prénoms, mais elle lui a laissé la voie libre quant à la façon de les écrire.
Quand il m’écrivait d’Afrique, il inscrivait invariablement « Annik », sur l’enveloppe et sur la lettre. Je lui ai rappellé la petite histoire de l’orthographe de mon nom, dont il ne se souvenait évidemment pas, et qu’il renie encore aujourd’hui. Pas facile d’admettre ses lacunes en français et en russe!
— Tu te rends compte, un insubmersible qui a coulé lors de son premier voyage, et un satellite hors d’usage. Après, on se demande pourquoi j’ai l’air de ce que j’ai l’air.
C’est fou ce qu’on peut réduire la banalité de sa vie en lui adjoignant le grandiose d’événements historiques.
Sobriquet
— J’ai choisi des prénoms courts parce que je ne voulais pas qu’on les déforme.
Ma mère sait, depuis, que tout nom est sujet à sobriquet. Quand le prénom ne laisse pas de prise, le nom de famille fait très bien l’affaire. Ainsi, quand les anciens copains de mon frère croisent ma mère sur la rue, ils l’interpellent encore par le surnom qu’ils avaint dévoluent à son fils : « Salut madame Bedon! »
Elle a eu plus de chance avec moi. Il est vrai que, par habitude, on ne nomme pas les femmes, on les prénomme. Mon prénom est demeuré intact jusqu’à ma première colocation. Là, j’ai eu droit à un diminutif à la russe : Aninouchka.
Bien sûr, il y avait eu quelques tentatives infructueuses auparavant : ‘Tite Anick (tu sais combien de morts il a fait, le Titanic?); Pik Nik en ballon (tu veux savoir si tu survivrais, sur la lune, en mongolfière?); Nick (là, je ne pouvais que me retourner et chercher derrière mon épaule le malheureux jeune homme au nom si peu bucolique…).
Signe des temps
— Ha! Un cheveu blanc!
Elle se précipite sur moi, me l’arrache effrontément. Mon premier, et probablement seul, signe d’une supposée sagesse. Elle n’était pas poussée par la volonté de me départir de ce symbole d’une vieillesse peut-être prématurée. Non. Sa visée était artistique :
— On va faire un tableau. Un cadre gris, un grand carré noir, on y colle ton cheveu. Ça va s’appeler My First White Hair!
Évidemment, elle a perdu le foutu cheveu. Quelques semaines plus tard, elle m’arrachait ce qui devait être mon deuxième cheveu blanc. My Second White Hair : A Work in Progress.
J’ai maintenant vingt-neuf ans, autant sinon plus de cheveux blancs, toujours de l’acné dite juvénile, un peau blanche qui fait très bourgeoisie dix-neuvièmiste. Tout un tableau. L’artiste le plus éclaté ne penserait jamais à unir ainsi le symbole de la seule richesse qu’on accorde à l’âge d’or, la tare de l’adolescence, et le signe d’une futilité bovaresque et insipide.

