Sororité
— J’ai pas envie de rester ici, ce type me met mal à l’aise.
C’est le proprio du gîte où on habite. Il nous a fait un prix d’ami qui n’est pas vraiment un prix d’ami parce que la chambre est merdique. Vraiment merdique. L’impression que j’ai, c’est que le prix d’ami visait à nous amadouer et justifie le fait qu’il s’en permette avec nous. Il cogne à la porte et entre sans attendre qu’on l’y invite. Ils nous lancent des regards plein de cette convoitise qui fait presque couler la bave aux commissures des lèvres. Il ne fait rien de concrètement répréhensible, mais toute son attitude empeste le mâle en chaleur. Dans ces situations, j’ai tendance à me fier à mes tripes. Mais c’est souvent difficile à justifier auprès de certaines gens. Je m’apprête à justifier mon sentiment d’insécurité, mais je n’en ai pas le temps.
— Okay, on part.
J’adore ma chum de tout mon être à ce moment-là. Combien d’autres auraient demandé des justificatifs infinis, auraient crié haut et fort au jugement prématuré, sans fondement… Elle, non. Je me sens mal en présence de ce type, on s’en va, no questions asked.
C’est une chose que cette société et cette culture ne m’a jamais offerte, la confiance absolue en mon jugement quand il est question de protéger l’intégrité de ma personne. Pourtant, ça vaut drôlement cher. Et ça sauve des vies.
Ligne de parti
— Je suis féministe.
— Tu détestes les hommes?
Non.
— C’est ton excuse pour ne pas te faire les jambes?
J’ai une brillante analyse féministe sur tous les a priori qui permettent une telle affirmation, mais, non.
— Tu es lesbienne?
Celle-là, je la déteste plus que toutes les autres, parce qu’elle est généralement énoncée sur le ton de l’insulte.
— Tu veux que les hommes soient plus roses?
Non. En fait, ma branche de féminisme suppose que les hommes paient eux aussi le prix du patriarcat, moins cher mais tout de même, but you wouldn’t care to know what type of feminism I practice and believe in, would you?
Pourquoi est-il si transgressif, dans cette société, d’être féministe?
Vraiment?
Pour la énième fois, je me retrouve sur un site de rencontres. Pour la énième fois, je vais faire un usage cathartique de la touche delete.
Il m’écrit « On a le même profil! » Lui : un jeune homme (il a 46 ans) sportif qui aime bien les sorties en compagnie d’une charmante demoiselle. Moi : féministe radicale et pro-sexualité. Delete.
Il m’écrit « On est faits pour s’entendre. » Lui : gars simple et tranquille qui aime bien les soirées au coin du feu avec un bon film. Moi : top gay man dans un corps de femme straight, cherchant un bottom gay man dans un corps de gars straight. Delete.
Il m’écrit « Nous avons plein de choses en commun. » Lui : repas gastronomiques et bien arrosés, porto. Moi : pilates, yoga, méditation. Delete.
Il m’écrit « Je le sens, entre toi et moi. » Lui : il a fait un pouème avec des rimes et dont chaque vers commence par une lettre de son nom. Moi : je suis charmée par les phrases et les mots bien maîtrisés, par les discours fins, par les arguments bien menés. Je devrais peut-être préciser que j’ai des diplômes en littérature. Delete.
Bisous du lundi matin
— J’aime ça t’embrasser le lundi.
Dit une copine à son dulciné. C’est que, le lundi, ledit dulciné se rase la barbe. Je me joins à la conversation.
— Tu sais, un mec me dirait ça, je lui arracherais la tête.
— Oui, mais toi, tu ne piques pas.
Indeed. Après quinze ans de non-rasage, la fourrure cesse d’avoir peur d’être tondue et se détend, devenant ainsi tout à fait soyeuse.
Lunchtime
Vieux souvenirs de l’école secondaire.
À la dernière période du matin, une collègue tire ma manche et me fait signe de m’approcher pour chuchoter à mon oreille. Je m’approche, j’écoute.
— Est-ce que t’as un sandwich?
Drôle de question, mais je m’empresse tout de même d’y répondre.
— Non, je vais au resto ce midi.
— Ah, t’es ben épaisse!
Ça m’a pris un moment avant de comprendre. En fait, il a fallu qu’on m’explique. Elle voulait une serviette sanitaire. Elle a demandé un sandwich. Et c’est moi l’épaisse.
Bravo pour le clown
Je viens d’arrêter de fumer. Pour la ixième fois.
— Félicitations!
Noooooooooooooooooooooooon! Il ne faut surtout pas me féliciter, ça me donne terriblement envie de redevenir fumeuse.
— Bravo???
Non plus. Pas de félicitation, de compliment, de congratulation, d’applaudissement, d’éloge, de louange. Nada. Mauvaise idée.
La logique symbolique de la chose est complexe — à tel point que même moi je ne m’y retrouve pas toujours —, mais ressemble à peu près à ceci. J’ai été élevée en « bonne petite fille ». J’ai été une « bonne petite fille » jusqu’à ce que l’adolescence se pointe le bout du nez. Là, le besoin de transgression s’est fait dangereusement ressentir, et les clopes ont été un des moyens que j’ai trouvés pour transgresser.
Je n’ai pas eu de fun pantoute à jouer la « bonne petite fille »; l’adolescence rebelle a été le début de ma délivrance. Du coup, tout ce qui me replonge dans le rôle de la bonne petite fille — celle qu’on félicite parce qu’elle a bien fait ses devoirs, celle qu’on complimente pour sa parure féminine, celle qu’on congratule sur sa façon de mettre la table, celle qu’on applaudit parce qu’elle a fait un pas de deux presque réussi, celle dont on fait l’éloge parce qu’elle est tellement tranquille, mature, posée, celle qu’on louange parce qu’elle est silencieuse — tout ce qui me replonge dans ça me donne de l’urticaire. Et l’envie de redevenir fumeuse. Comme si je passais une fois encore de l’enfance bien sage à l’adolescence insoumise. Je sais, c’est une logique bête, mais mon imaginaire est parfois très primate…
SPM
— Mais j’t'ai rien fait, pourquoi tu me prends la tête comme ça?
C’est vrai. Les petits oiseaux qui chantaient gaiement ce matin, et qui m’ont réveillée, et que j’ai voulu tuer à la fronde, n’ont rien fait d’autre que d’être des petits oiseaux qui chantaient gaiement. Et il y a eu cette femme, qui m’a frôlée dans le métro, et à qui j’ai voulu arracher la tête. Et puis j’ai pleuré quand le bus m’est passé sous le nez, même en sachant que le suivant allait arriver quelques minutes plus tard. Et pis j’ai sacrer en estie, en câlisse pis en tabarnac après mon ordinateur qui n’en faisait qu’à sa tête. Et puis j’ai eu le dos cassé, les jambes engourdies et la migraine toute la journée. C’est jour de SPM, quoi. Et puis tu t’es pointé dans mon espace vital, qui est anormalement grand dans cette circonstance.
— Tu me fais chier!
Dis-tu. Eh ben, sûrement pas autant que je me fais chier moi-même, à tout échapper, à avoir mal partout, à être an emotional rollercoaster, à ne pas savoir quoi faire pour être mieux, à ne pas pouvoir être en relation avec les autres sauf sur le mode de l’irritation.
Et puis j’ai rien fait à personne pour avoir des SPM comme ça.
Safe sex
Un one night stand que j’envisage avec envie : bad boy d’un certain âge, artiste, vorace, imaginatif, et avec la passion du corps sensuel. Miam!
On est chez lui. On attend la pizza qu’on a commandée. Il a une envie folle de me manger, qu’il me dit, tout de go, comme ça, en train de remplir les coupes de vin dans la cuisine, alors que je suis dans le salon en train d’imaginer la suite des choses. Une bonne prise, l’artiste, décidemment. Je précise par contre que je viens tout juste de finir mes menstruations et qu’il se pourrait que quelques gouttes de sang soient encore dans les parages. Il décide d’y aller quand même.
J’ai des règles très strictes en ce qui concerne le safe sex. Je ne prends pas contact avec les fluides de l’autre à moins d’avoir vu des résultats de tests. Je ne ferais jamais de cunnilingus sans dental dam. Si une autre personne décide de m’en offrir un, en toute connaissance de cause, je suis preneuse. Les risques que je cours dans cette situation sont minimes et sont de ceux que je suis prête à prendre pour ne pas devoir baiser en armure de latex.
Donc, quand, plus tard, il demande une fellation, je demande un condom. Ça ne fait pas son bonheur. Interruption des jeux, discussion safe sex.
— Mais t’es safe?
Je lui dis que je n’ai pas fait de tests depuis longtemps. Je lui explique mes règles.
— Mais tu es tout à fait safe, on peut se passer de condom!
Et toi, de toute évidence, tu ne l’es pas du tout si tu te fies à la parole d’une inconnue comme ça.
Il finit par plus ou moins me foutre à la porte avec une excuse bidon : il aurait pensé à quelqu’un à qui il n’aurait pas dû penser, du coup, ça lui a tout coupé.
Le lendemain, dans ma boîte de courriels, un message : « Je peux pas croire que tu m’as laissé boire ton sang et que tu n’as pas voulu mettre ta bouche sur ma bite. »
Il faut le donner aux artistes, ils ont le sens du drame.
Douche froide
Conversation avec un copain (enfin, une connaissance…) sur les bains vapeur du gym qu’on fréquente tous les deux.
— Ah, je déteste le sauna du Y!
Comme je suis moi-même plutôt pas mal très satisfaite dudit bain vapeur, je suis perplexe. Pourquoi? Trop chaud? Trop bruyant? Pas assez spacieux? … ?
— Il y a toujours des mecs qui me mattent les fesses!
— Ben maintenant, tu as une idée plus précise de ce que c’est que d’être une femme dans cette société…
— Non, tu comprends pas, je suis pas gay et ce sont de p’tits vieux tout décrépits qui me matent, ils sont pas beaux!
Parce que tu crois que ceux qui me matent dans la rue, ils sont toujours jolis? Et tu crois qu’ils se questionnent sur mon orientation sexuelle avant de se mettre à baver?
Les identitaires en France
— Tu sais qu’il y a un regroupement politique français qui porte le même nom que ton blogue?
— Vraiment?
Petite recherche dans le Web. Résultat : ouch… Impression : c’est un peu comme si j’étais née dans une famille Hitler et qu’on m’avait prénommée Adolf. Sentiment : déprime intense. J’ai même pensé changer le titre de mon blogue pendant un moment. Mais je me dis que le putsch sémantique est beaucoup plus chouette.

