Pense aux ptits enfants qui meurent de faim en Éthiopie
— Tu ne devrais pas te plaindre, il y en a qui sont dans de bien pires situations que toi.
Il y a quelques années, voire quelques mois, j’aurais acquiescé. C’est vrai. D’autres souffrent bien plus que moi. Je devrais avoir de l’empathie et de la compassion. Mon malheur, ma souffrance, mes douleurs ne sont rien à côté des leurs. Il y a quelques années, quelques mois, j’adhérais encore à la bonne morale judéo-chrétienne. Après tout, j’ai été élevée en bonne petite fille.
Seulement, depuis, j’ai développé une certaine rancune à l’égard de la bonne morale judéo-chrétienne. C’est pas parce que mon voisin à plus mal aux dents que je n’ai pas mal aux dents. C’est pas parce qu’il fait plus froid en Sibérie que l’hiver montréalais est supportable. C’est pas parce que d’autres gamines, d’autres gamins ont eu des claques sur la gueule que mon enfance n’a pas été brisée.
Et puis, mon voisin aura tout aussi mal aux dents que je parle de mon mal de dents à moi ou pas. La bonne morale judéo-chrétienne, c’est de la psychologie à cinq sous. C’est juste un argument bidon pour ne pas écouter ce qu’on ne veut pas entendre : on vit dans un monde qui fait mal, parfois.
La louve
— Allo?
— Salut, c’est ton père préféré.
Tout à fait lui. Humour facile. Et usé. Il a dû me la sortir au moins mille fois. Il est chanceux, en fait, d’être mon seul père. S’il avait dû compétitionner avec d’autres, il aurait misérablement échoué.
— …
— Alors, comment ça va de ton côté?
Tout à fait lui. Faire comme si de rien n’était.
La dernière fois qu’on s’est parlé, il y a déjà quelques années, j’ai eu des mots très durs pour lui, des mots accusateurs. Et il m’a fait une réponse majestueusement inepte : « Tu penses qu’on a fait l’inceste ensemble? » Non. Je ne pense pas qu’on a fait l’inceste ensemble. J’étais une gamine et je t’ai laissé faire parce que je n’avais pas d’autres choix.
Je hurle. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que de hurler. J’entends le déclic du téléphone qu’on raccroche. Je hurle encore. Comme s’il pouvait m’entendre malgré les centaines de kilomètres qui désormais nous séparent. Malgré l’abîme de son déni.
Marketing à 2 sous
J’appelle pour faire activer ma carte de crédit. L’employée avec qui je discute, après avoir pris les informations nécessaires à l’activation de ladite carte, tente de me convaincre que j’ai besoin d’une assurance décès. Je ne crois pas — non, je suis certaine que je n’en ai pas besoin, mais elle insiste. Je ne voudrais pas laisser des dettes à mes enfants (que je n’ai pas et que je n’ai pas l’intention d’avoir non plus…) ou à ma famille (que je ne fréquente pas…)? Je précise que vu la limite minuscule du crédit qu’on m’accorde, je laisserais, en fait, bien peu de dettes posthumes. Elle insiste encore et tout de même. Mon refus s’obstine.
— Mais vous pouvez au moins l’essayer, c’est gratuit pour deux mois!
L’essayer? Une assurance décès? Je crois que je vais passer mon tour…
A posteriori
— Mais Anick, on a pas été si pires que ça quand même!
Oui, si pires que ça. Des fois, je pense que je préfèrerais qu’ils m’aient tapé sur la gueule. Qu’il y ait des traces visibles, concrètes, palpables.
— Tu vois, la cicatrice, là, dans mon dos, c’est quand il m’a pitchée en bas de l’escalier.
Il me semble que, avec des cicatrices physiques, je pourrais montrer au monde tout le mal qu’ils m’ont fait. Je pourrais, moi aussi, le voir, le toucher du doigt, le comprendre.
Mais il n’y a pas de cicatrices visibles quand les coups ont été porté à l’âme, au coeur, à l’égo, à l’enfance. Comment panse-t-on ce genre de blessures?
Laurette
C’est ton anniversaire. Ma meute et moi sommes sur la plage. Nous regardons ton île fantastique. Celle où tu habites dans la dénégation la plus totale. Une grande palissade t’entoure, te protège, t’aveugle.
La Bête prend une rame, je prends l’autre. Les toutes petites s’asseoient dans le fond de l’embarcation. Nous ne posons pas le pied sur ta plage, mais nous déposons chacune une fleur au ras de la palissade. Tu ne les trouveras pas, mais nous les avons mises là pour toi.
— Bon anniversaire.
Depuis longtemps je sais que je ne peux pas être ce que tu voudrais, aimerais, aurais besoin que je sois. Depuis longtemps je sais que tu ne peux pas être ce que je voudrais, aimerais, aurais besoin que tu sois. Pendant des années nous avons tenté de réparer les pots cassés, mais trop de pièces manquent, et le mortier lie difficilement celles qui restent.
Nous revenons de notre côté du monde, celui que tu refuses de voir, dans lequel tu ne veux pas habiter. Nous laissons le bateau partir à la dérive et, main dans la main, nous marchons sur la plage. La pluie efface les traces de nos pas et le bruit du vent assourdit notre hurlement. La lune n’y est pas.
C’est un jour triste.
Calumet
Ces dernières années, j’ai fait la paix avec mon corps. Plus de nuit blanche (en fait, désormais, je pratique régulièrement le sieston d’après-midi, terriblement chouette!), finie la bouffe décadente ou inexistante par manque de temps, révolu le temps du sport extrême pour garder la forme (dans tous les sens du terme). On a un accord assez simple : je fais ce que je veux, quand il en a trop, il m’avertit, je l’écoute. Parce que, en fait, si je ne l’écoute pas, très vite, il gueule très fort.
Cette trève avec celui que j’habite génère un certain nombre de commentaires… Alors que je préfère un repas simple et sain :
— Oui, mais, dans la vie, il y a aussi le plaisir de manger!
Je n’ai pas beaucoup de plaisir à me tordre de douleur le lendemain quand mon estomac et mon instestin protestent en vociférant.
Alors que j’enfile mitaines, tuque, bottes et lainage avant de me pointer le nez dans le froid :
— Il faut être stoïque et convaincre son corps qu’on n’a pas froid.
Mon corps est têtu, il lui faut une démonstration preuve à l’appui. Quand je ne peux pas lui en offrir, il grelotte et se rebiffe.
C’est fou ce que notre fond de morale judéo-chrétienne nous détermine : il faut souffrir pour… être belles et beau, pour être en forme, pour correspondre à une certaine image, pour être heureux et heureuses un jour. D’ailleurs, il est terriblement problématique ce « un jour » : quand est-ce que j’aurai assez souffert? quand aurai-je droit au bonheur si chèrement payé? vais-je y arriver avant ma retraite? ma mort?
Je prends le pari inverse. Je serai belle, en forme et heureuse dans la jouissance. Ou je ne serai pas. Point.
Rencontres virtuelles du troisième type
Elle l’appelle pour confirmer le rendez-vous auquel ils se sont tous les deux engagés. Il ne sera pas là.
— Well, it was a super beautiful day outside, and I was stood up before…
Ça fait que, à la place, tu lui poses un lapin à elle. Charmant.
***
Ça fait quelques courriels qu’ils échangent, plutôt personnels. Il finit par lui demander si son poids est proportionnel à sa taille. Je me demande si la grosseur de son cerveau à lui est proportionnelle à celle de sa connerie?
***
Je n’ai pas répondu à son courriel condescendant et méprisant. Il me réécrit pour me dire que c’est une chance qu’il n’ait pas passé plus de temps à m’écrire. Parce que, bien sûr, mon temps à moi, que je passe à lire ses insultes à peine déguisées, il n’est pas du tout précieux.
***
Me dit que je devrais établir ma propre version de la CL Experiment : afficher photos, coordonnées et messages insipides, hargneux, débiles, cons sur le Web.
Ce qui serait plus constructif, probablement, serait de bâtir un répertoire des gens chouettes rencontrés au hasard du Net. Parce que, après tout, quand je me replonge dans les rencontres virtuelles du troisième type, c’est à cause d’elles et d’eux.
Lignage
Il a fait tatoué le nom de sa fille à l’intérieur de son poignet. Quatre lettres. Des cursives. Très jolies. Il me raconte que ça a fait mal mais que c’était bon en même temps. Il cherche les mots pour exprimer l’expérience. Son visage se contorsionne, tentant de retrouver l’émotion, le sentiment, la sensation. Éventuellement, il veut faire tatouer le visage de sa fille sur son bras.
— Qui a oublié de t’aimer pour que t’aimes ta fille comme ça?
Comme ça
Sur la piste de danse, il s’approche de moi timidement. C’est un mononcle. Non pas qu’il soit vieux, en fait, il est beaucoup plus jeune que moi, mais il a quelque chose — plusieurs quelques choses — de vieux jeu.
— Tu devrais enlever tes poils sous les bras.
Devant mon air déconcerté, il se permet de préciser :
— Je te dis ça pour toi, tu sais, si tu veux avoir du succès avec les garçons, il faudrait un peu plus de poli.
Un vrai de vrai mononcle. J’ai l’habitude des commentaires tartes. Tu dois être française, toi, avec des touffes comme ça en dessous des bras. Toi, tu dois être chef de section au département humour de basse-cour. Le regard bienveillant et condescendant du mononcle, par contre, c’est une première. Alors je me pose sur les lèvres mon sourire le plus mielleux et je mets au fond de mes yeux autant de gratitude dégoulinante que possible.
— Je te dis ça pour toi, tu sais, mais tu devrais sérieusement penser à te réincarner en beaucoup moins con. Rapidement.
Watch out!
— Elle écrit comme un homme. Méfie-toi.
Elle, c’est moi. Enfin, moi dans un autre monde virtuel. On devrait plutôt l’aviser de se garder de mes multiples personnalités, ce serait probablement plus pragmatique. ;^)
Je suis donc un pronom féminin qui écrit comme un homme. Hum. Question identitaire aux relents existentiels. Ou question existentielle aux relents identitaires. C’est selon. Peut-être selon son sexe. Qu’en sais-je? Après tout, quand je me considère comme un homme, c’est comme un top gay man in a straight woman’s body.
Écrire comme un homme… le vocabulaire? le style? la ponctuation? le sujet? la thématique? le traitement? les personnages? l’audace? la façon de taper sur les touches du clavier?
Je me gratte la barbe que je n’ai pas.

