Texte sans domicile fixe
— C’est quoi?
— Un film à la con. Ai besoin de ne pas réfléchir.
— Il y a plus divetissant dans le genre pas de réflexion nécessaire.
— Oui, probablement, mais il faudrait que j’y pense.
— 1 à 0 en ta faveur. Je peux me joindre à toi?
«Texte sans domicile fixe» est un jeu. Un jeu itinérant. Chaque auteure conviée écrit un bout de texte. Un paragraphe : cinq phrases (ou une «variation de» sous un autre mode). Une invitation (mais, de préférence, plusieurs) est ensuite lancée à une nouvelle personne, qui poursuit le texte selon les mêmes contraintes dans son propre site. Cette introduction, un lien au paragraphe précédent et au paragraphe suivant (une fois que le texte est en ligne) sont donnés, mais seul le paragraphe écrit par l’auteure apparaît dans le site, invitant ainsi les lectrices à parcourir le Web à la quête des fragments du texte. Une participation au jeu n’exclut pas une participation ultérieure, les invitations étant faites à la discrétion des participantes.
Invitation reçue de Victoria W. La suite est à venir.
Feu vert
Je m’engage sur le passage piétonnier et, pour le ixième fois cette semaine, un ostie d’char me passe presque sur le pied. Du poing, je frappe son capot arrière.
— Désolé, chus pressé!
Dit le chauffard.
Tu sais, si tu me passes sur le corps, m’est avis que les flics et les ambulanciers auront peu de patience pour tes excuses plates. À moins que tu ne sois, en plus d’être totalement con, du genre hit and run. Après, les gens qui m’aiment et qui viendront, pressés, me voir à l’hosto ou identifier mon corps à la morgue, ils pourront se prévaloir de la même excuse : pressés, ils étaient.
On croit que la race humaine périra d’une catastrophe naturelle, de la pollution ou d’un virus inédit. C’est faux. La hâte nous fera tous et toutes la peau bien avant que ces scénarios apocalytiques ne s’actualisent.
Corvée
Ils sont au lit et se grillent une clope. Elle l’a invité à regarder un film, même si elle croyait que c’était un peu plate comme invitation.
— Si je t’avais invité à venir jouer aux cartes, est-ce que tu serais venu?
— Je serais venu pour faire ta vaiselle si tu me l’avais demandé!
Les gens passionnés, j’aime.
Apatride
— T’es ben comme ton père!
Elle est fâchée. Et parce qu’elle est fâchée, elle me compare à cet être qu’elle n’a cessé de critiquer dans les dernières années, en traçant un portrait noir et sombre. Ce être qui n’est pas son ex-mari, qui n’est pas l’homme avec qui elle a passé vingt ans, mais mon père. Il est parfois celui de mon frère. Les filiations changent selon les tempêtes et les humeurs.
J’ai vingt-cinq ans. Je pourrais en avoir cinq, ou cinquante. Ça ne changerait rien. On me balance mon patrimoine génétique à la tête. Comme si c’était ma faute. Comme si c’était moi qui l’avais choisi, lui, et pas elle.
L’autre n’est pas mieux. Il est plus subtil, mais tout de même.
— C’est ta mère qui t’a mis ça dans la tête?
Facile, la rhétorique. Et blessante.
Dans cette société, on doit avoir seize ans et un permis pour conduire un véhicule. On doit avoir dix-huit ans pour choisir qui nous gouvernera et pour prendre une brosse. Pour être parent : niente.
J’aimerais pouvoir faire acte d’apostasie parentale.
Pinottes
— C’est quoi que tu donnes?
J’ai probablement six ou sept ans. C’est Hallowen. Je déteste chanter. Vraiment. Beaucoup. Passionnément.
— Oh, mais tu fais la difficile!
Non. Je chante pas pour des pinottes, point. Du chocolat, peut-être; des chips, oui; des pinottes, non. Mon vieux, il a des pinottes gratuites quand il va trinquer à la taverne du coin. Je suis déguisée, j’ai fait un effort, j’ai prouvé ma bonne volonté. Je ne chante pas en plus. Pas pour des pinottes.
Parfois, j’aimerais que l’adulte que je suis ai le cran de la gamine que j’étais.
Toutes mes félicitations, docteure!

Mon directeur m’emène manger dans un supposé bouchon lyonnais de l’est de la ville pour célébrer la soutenance de ma thèse. J’aurais dû me douter que l’est de la ville ne recelait aucun bouchon lyonnais.
Sur le grand boulevard qui va d’ouest en est, devant un hôpital, des gens crient et tiennent des pancartes au bout de leurs bras. Ça me prend un moment avant de comprendre que les félicitations adressées au docteure Bergeron sur lesdites pancartes me concernent. C’est le propre des fêtes suprises : ça suprend, et on reste tout con de stupeur.
Le bouchon lyonnais s’avère être le loft d’un pote. Toutes celles et tous ceux que j’aime sont là pour célébrer avec moi. Si j’étais plus fleur bleue, j’aurais les larmes aux yeux. À la place, je fais la carpe et je souris bêtement devant l’expression d’une amitié si géniale.
Au cours de la soirée, on m’offre un cadeau.
— Un vibrateur!!!
J’ai longtemps jalousé les étudiantes et les étudiants qui venaient de familles aisées et qui se voyaient offrir, par exemple, une voiture pour la fin de leurs études secondaires.
Je me rends compte que je suis pas mal plus chanceuse. J’ai des copines et des copains merveilleux qui, parce que j’ai survécu au rite initiatique des études supérieures, m’offrent, très gentiment, des orgasmes à batteries! Je fonds de bonheur, et d’anticipation.
Rencontres médicales du troisième type
— Do you like the way I touch you?
Ça pourrait être le début d’une rencontre sexuelle torride. Ça pourrait être les mots d’un amant pas trop sûr de lui-même. Mais c’est mon acupuncteur qui, après avoir enlevé ses aiguilles, masse gentiment mon corps. Parce que c’est un vieux monsieur coréen qui balbutie à peine quelques mots d’anglais, il a le droit à ce genre de commentaires ambigus.
Mon rapport aux médecins, cette semaine, est étrange. Ce matin, avec mon gynécologue, j’ai eu une longue discussion éthique sur l’état du monde dans lequel nous vivons. Après une quinzaine de minutes, il m’a offert un très gentil compliment.
— You are a good person.
Oui, merci, vous aussi vous êtes une bonne personne. Mais il serait grand temps d’enlever ce spéculum de mon vagin, maintenant que notre verve argumentative s’est calmée. I feel a bit self-conscious…
Fléaux
— Qui c’est?
Dit, curieuse, la copine avec qui je converse. J’ai, d’un vague signe de la tête, salué un type qui passait à côté de nous.
— L’incident polonais.
— Ah!
Oui, ah. L’incident polonais, c’est ce type avec qui tu t’es retrouvée parce qu’il a fait une blague qui t’a fait rire sur le coup. L’incident barbu, c’est celui qui était trop mignon avec sa chemise à carreaux. L’incident nageur, c’est celui dont les pectoraux étaient vachement impressionnants. Mais la sauce n’a pas prise. Et l’histoire a avorté après une soirée, une nuit, peut-être deux.
Il y a aussi les accidents. L’accident Métropolis. Un vieux crush d’il y a trop longtemps et que tu aurais dû laisser dans le placard. L’accident gaspésien, que tu croyais pouvoir amadouer mais que tu ne pouvais qu’emprunter brièvement à sa vie déjà trop remplie, trop occupée. L’accident marié, qui a passé deux ans à te jurer qu’il allait quitter sa femme.
Et puis il y a la catastrophe. Ce type qui est tout à fait malsain pour ta santé mentale et émotive. Ce type qui n’a rien — vraiment rien — pour te rendre heureuse, mais… oumf! Ce type que tes tripes réclament constamment, avec insistance. Ce type à qui tu reviens malgré les blessures, les mensonges, les cassures. Ce type qui te ronge l’intérieur.
Pas de qualificatif pour la catastrophe. Wishful thinking. Tu espères qu’il n’y en aura qu’un, que la désignation simple suffira. Pour toujours.
Larmes de crocodile
Il n’a pas encore planté sa première aiguille que je suis déjà en larmes. Il me regarde, l’air dérouté. Sa compassion est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je pleure à gros sanglots.
— Oh, you cry like a big baby!
Parce que c’est un vieux monsieur coréen qui balbutie à peine quelques mots d’anglais, il a le droit à ce genre de commentaires. Et puis je suis presque à poil sur sa table d’acupuncture, je ne peux pas exactement m’enfuir en courant.
— What’s going on?
Je parviens à énoncer quelques mots : rédaction… thèse… dur… veux plus… marche pas… Pendant de longues minutes, il me laisse pleurer. Il tient ma main dans la sienne et la tapote en faisant des « tchut tchut ».
— It’s okay, you do it, and then you come here, and we celebrate with you. You see.
Il y a, le long de la route des études avancées, des alliés inopinés.


