Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé
J’ai changé mon numéro. Je ne lui ai pas donné le nouveau. Elle a appelé chez lui, pour savoir ce qui se passe.
— Elle a demandé si tu étais malade.
Bien sûr. Ça ferait son affaire que je sois « malade ». Cliniquement déprimée, névrosée, voire psychotique. Ça lui éviterait de se poser des questions, de se demander ce qu’elle a pu faire, ce qu’elle fait encore pour que je n’aie pas envie de lui parler, de la voir, de recevoir ses lettres et ses cadeaux.
Si sa fille ne veut plus rien savoir d’elle, ça doit être parce que ladite fille est toquée. Ça va de soi.
Premier rendez-vous
— Alors, ce rendez-vous?
— Plutôt chouette.
— Qu’est-ce que vous avez fait?
— Eh bien, il s’est pointé, les yeux bandés, comme c’était prévu. On a monté le chemin Olmsted pendant un moment, comme ça, sous les regards étonnés ou curieux des autres promeneuses, promeneurs. J’ai fait quelques photos, il en a fait quelques-unes aussi.
— Les yeux bandés?
— Oui. Le cadrage était pas toujours au point, remarque… En redescendant, on s’est offert du cidre de glace dans des tasses estivales.
— Il cherche quoi, au fait, ce type?
— Une femme avec qui faire la conquête du monde.
— Et ça veut dire quoi, ça?
— Fouille-moi!
— Tu lui as proposé un autre rendez-vous?
— Le mont Everest, les yeux bandés.
La responsabilité n’est plus ce qu’elle était
— Voilà, le nouveau numéro sera activé dans le courant de la journée. C’est gratuit.
— Je croyais qu’il y avait des frais pour changer un numéro de téléphone?
— C’est cinquante-cinq dollars quand il y a un changement de personnalité.
Pendant quelques secondes, le préposé et moi sommes très silencieux. Puis nous nous esclaffons joyeusement. Ah, les actes manqués.
Avant de mettre fin à l’appel, il me demande s’il peut faire autre chose pour moi.
— Le changement de personnalité à cinquante-cinq dollars, ça doit nécessairement être moi ou je peux aussi changer les autres?
Les enfants que je n’aurai pas
— Alors, tu veux des enfants?
L’éternelle question.
— Non.
La réponse qu’il n’attendait pas, venant d’une femme.
— Ah bon? Pourquoi?
L’autre éternelle question. À laquelle je déteste répondre.
J’ai peur. J’ai crissement peur. De ne pas être capable, de ne pas être assez forte pour ne pas léguer à des enfants qui seraient miennes et miens la violence, la douleur et les blessures qu’on m’a léguées à moi.
Mais ça, personne ne veut l’entendre. Je sors donc ma réplique de clown, piquée à soeur Marie-Thérèse des Batignolles.
— J’aime trop mes enfants pour leur donner une mère comme moi.
You just don’t understand
Il a énoncé une connerie grosse comme le monde (je suis gentille : j’aurais pu dire grosse comme l’univers, et puis il est question de beaucoup de conneries enlignées les unes après les autres…). Et il a passé au moins une heure à tenter de la justifier. Nous avons été plusieurs à nous objecter.
— Vous ne comprenez pas, j’ai donné trop d’information en même temps.
Ah non! On n’ajoute pas l’insulte à l’injure, de grâce!
— On a compris.
C’aurait été honteux, en fait, de n’avoir pas compris, vu la naïveté et la pauvreté de la présentation et des arguments.
— On est pas d’accord.
On pense que c’est de la merde. Voilà. Seulement, on est polies. Alors on s’objecte. Poliment. Mais si on se fait traiter en demeurées, on va se fâcher. Et on ne sera plus polies du tout.
Que le conférencier se le tienne pour dit. Nous serons traitées comme des demeurées à ses risques et périls.
Réunion de famille
C’est la fête des mères, des pères, ou une autre occasion semblable au cours de laquelle on est supposé se retrouver en famille dans la joie et dans le bonheur.
— Tu vas dans ta famille?
Non. Je ne fréquente pas ma famille.
— Ah bon? Pourquoi?
Sont pas fréquentable. De un. Z’ont admirablement et diablement bien échoué dans leur rôle de parents. De deux.
— Tu sais, ils ont fait ce qu’ils ont pu, ils t’ont donné ce qu’ils pouvaient, sûrement.
J’aime bien le « sûrement ». Cette personne ne connaît pas mes parents, ne connaît pas mon histoire. Pourtant, elle mettrait sa main au feu que mes parents sont des gens corrects, pas parfaits, mais corrects.
Well, ils ont merdé. Franchement. Beaucoup. Énormément. Peut-être sans le vouloir. Peut-être sans le savoir. Mais ils ont merdé. Dans cette société, pour certains crimes, on reconnaît des degrés (meurtre avec ou sans préméditation, par exemple) et on ajuste la peine en conséquence. Mais il y a peine. Et je trouve que de ne pas fréquenter mes parents est une peine bien clémente. Considérant.

