Montréal vu par…
Je suis invitée à déjeuner chez des amis. Le déjeuner de midi — je suis en France pour un stage postdoctoral. Un ami à eux est là et s’accapare tout l’espace de discussion. Il a des opinions très tranchées sur tout. Quiconque ne partage pas ces opinions a définitivement tort, et il s’emploie à le prouver définitivement. Au moment du café, il s’adresse soudain à moi.
— Vous, la Canadienne française, ça doit vous faire changement, tout cela, vous ne devez pas en avoir souvent, des discussions intellectuelles, chez vous?
C’est vrai que, chez nous, entre les igloos à construire et les Indiens à combattre, entre la pêche aux marsoins et la chasse aux bisons… on n’a pas trop le temps de se questionner sur l’état du monde. D’ailleurs, mon doctorat, il portait sur un sujet hautement pragmatique : « De l’art de construire sa cabane en bois rond de façon à ce que les ours polaires ne puissent pas la détruire. »
L’Af’wique, mon f’wè’we*
Dans une autre vie, j’ai fait des sondages téléphoniques pour gagner ma croûte.
— Lesquels des pays suivants sont des producteurs de café? 1. Le Brésil 2. Le Kenya 3. La Russie 4. La Colombie 5. L’Afrique 6. La Gr…
Parfois, une répondante, un répondant m’interrompait.
— L’Afrique n’est pas un pays.
Avec un ton de reproche dans la voix.
— Je sais. Je n’écris pas les questions. Je ne suis là que pour les lire et inscrire vos réponses.
Et il n’y a pas de case pour commenter sur le contenu desdites questions.
Plus effrayant, par contre, est le fait que la grande majorité des gens répondaient à ma question comme si de rien n’était. Oui, l’Afrique est un pays producteur de café.
Vraiment? Et vos vacances annuelles, vous les prendrez aux Indes, cette année?
* Oui, le titre de ce blogue se veut hautement ironique et sarcastique.
Outre-mer
Je prépare un voyage en Europe pour la fin du printemps.
— Ça m’a fait découvrir un pattern que je ne me soupçonnais pas.
— Ah bon?
Mon grand pattern, c’est les types pas disponibles. Avec ce voyage, selon l’itinéraire, je reverrai trois ou quatre de mes amants des dernières années.
En fait, c’est plutôt un sous-pattern. La non-disponibilité géographique.
Je déteste conscientiser mes actes manqués. Peut-on faire un rewind sur le vingtième siècle et oublier d’inventer la psychanalyse?
Pour en finir avec la modestie féminine
— Mais je ne suis pas très bonne.
Dit une copine capoériste.
— C’est drôle, mais j’en doute…
Dis-je, suspicieuse.
— Non, non, je te dis, je suis vraiment pas très bonne.
Elle a proféré son premier énoncé alors qu’elle se tenait bien droite sur la tête, les jambes au ciel; le second, alors qu’elle tournait sur elle-même en faisant le pont.
Dans mon livre à moi, et je pèche aussi par cette modestie toute féminine qu’on nous a apprise dès notre plus tendre enfance, ce qu’elle est en train de faire, ça vaut au moins un « pas pire pantoute ».
L’art perdu de la séduction
J’explique à une copine que je suis physiologiquement incapable de rougir.
— Jamais?
— Jamais.
Ni sous le coup de la honte, ni sous l’effet d’une grosse colère, ni quand je fais la gaffe du siècle. Je ne rougis pas.
La mère de la copine, qui nous écoute du coin de l’oreille, est déconcertée.
— Mais comment fais-tu pour flirter, alors?
Le soir où on se rencontre enfin…
Je suis d’humeur presque massacrante. Je suis dans un café, devant un verre de vin, et je rumine des idées noires en examinant le ras des murs.
Au passage, un autre client renverse mon verre. Je suis maintenant définitivement d’humeur massacrante. Quand je relève la tête, un type à la bouille sympathique m’offre un regard désolé et un sourire gêné. Je lève les sourcils.
— Attends, je vais t’en chercher un autre.
Fair’s fair. Le problème, c’est que, quand il revient avec le verre, il s’assoit à ma table et entame la conversation. Le pire, c’est que je crois peut-être le connaître. Son visage m’est vaguement familier.
— Tu t’appelles comment?
Bon, on ne se connaît pas.
— Ni Johanne, ni Caroline, ni Véronique, ni Maude, ni Élizabeth.
Mon humour mesquin ne le fait pas fuire. Au contraire, il m’annonce que lui n’est ni Éric, ni Joseph, ni André, ni Georges, ni Antoine.
Il pose d’autres questions. Je réponds par d’autres négations. Et je finis par me laisser prendre au jeu. J’arrive même à sourire. Et puis je pose moi-même des questions. Je trouve plutôt rigolo de tenter de cerner une personnalité avec des informations aussi inutiles.
Après un moment, il faut quand même que je rentre. Je lui tends la main et lui annonce que, malgré ma bougonnerie initiale, la rencontre a été charmante.
— Je me permets, en finale, de tout de même me présenter. Steven. Enchanté.
Diantre, j’avais raison, son visage m’est familier. Une connaissance virtuelle. Dont je n’avais vu qu’une photo, une fois, rapidement. Je rigole très fort. Il me lance un regard interrogateur.
— Docteure B. Enchantée, m’sieur Steven!
Et je me rasseois, parce que c’est une coïncidence trop étonnante.
(I hope you like it, Mr Bungle…)
Appellation d’origine pas du tout contrôlée
— En fait, son nom, c’est Celina, avec un « n », et non pas Celima.
Annonce ma mère, à propos de sa mère à elle, qui vient de décéder à quatre-vingt-quatre ans. Tous ses enfants l’ont toujours appelé Celima.
Ma mère qui a découvert, à cinquante ans, qu’elle était née le vingt, et non pas le vingt-et-un, comme elle l’avait toujours cru. Le bureau des passeports lui a renvoyé son formulaire trois fois, elle a dû appeler pour qu’on lui dise que la date qu’elle annonçait comme étant celle de sa naissance ne correspondait pas avec celle de l’acte de naissance qu’elle fournissait avec ledit formulaire.
Je me dis qu’un jour, on va découvrir que ma mère s’est trompée de gamine en sortant de l’hôpital et que je suis une erreur familiale…
Paralangage
Déjà, en bas, je savais qu’il voulait me parler. Il est arrivé après moi et, plutôt que de se placer à une distance décente pour attendre l’ascenseur, il est entré dans mon espace à moi. Il s’est mis à s’étirer et à chantonner joyeusement un air quelconque. Je me suis déplacée de deux mètres. Quand l’ascenseur est arrivé, je l’ai laissé choisir son espace, et j’ai pris celui qui en était le plus éloigné. J’ai pris soin de ne pas le regarder, de mettre un air blasé et asocial sur mon visage.
Rien à faire. Au quatrième étage, il s’est approché de moi et a demandé :
— Tu vas t’entraîner?
Nous sommes au dernier étage d’un centre sportif, celui où se trouve les appareils d’entraînements. Non, je vais faire mes devoirs. En tenue de sport. Rien de moins.
Il faudra m’expliquer, un jour, comment on fait pour être si aveugle devant du non verbal pourtant si explicite.
Nouvel an
— Alors, c’est quoi tes résolutions pour l’année?
— Rien.
— Ah bon?
Je n’ai jamais été capable de tenir mes résolutions. Et puis ça m’emmerde, les résolutions. Ça fait bonne morale judéo-chrétienne. La seule résolution que je tiens est la dernière que j’ai prise, il y a bientôt quinze ans : ne plus jamais prendre de résolution.

