What did you do this morning? I fell in love…
Il me regarde avec ses yeux de gars pas tout à fait réveillé. Ses cheveux sont en broussaille. Il bâille. Tourne la tête vers la fenêtre pour voir le temps qu’il fait. Reporte son regard vers moi. Moi qui le regarde intensément, souriante, heureuse, guillerette. Il s’étonne.
— Quoi?
Je ne réponds pas tout de suite.
Ça fait quelques mois qu’on se fréquente. On s’est déjà dit plusieurs fois qu’on se plaisait, qu’on s’allumait, qu’on se désirait. Mais là, aujourd’hui, dans la lumière du petit matin, mon coeur, ma tête, mes entrailles ont tranché.
— Je t’aime.
Son sourire est instantané, sincère, amoureux aussi.
Je suis toujours tombée amoureuse comme ça, le matin, en me réveillant auprès de quelqu’un et en ayant envie de me réveiller encore toujours auprès de ce même quelqu’un pour tous les autres matins du monde.
Soldes du printemps
Du coin de l’oeil, j’attrape une drôle d’image à la télé : « Londres en solde ». Mon oeil, curieux, reste accroché à l’écran : « Rome en solde ». Tiens, on fait le commerce des grandes villes, maintenant???
Mon coloc, qui n’est pas plus prosaïque que moi, évite aussi de comprendre qu’il s’agit d’une pub pour une agence de voyage. Et on commence à délirer sur le pourquoi qu’on voudrait bien mettre une ville « en solde ».
— « Québec à moitié prix », raison de la vente : température insupportable.
— « 50 % de rabais sur Anchorage », parce que la nuit dure trop longtemps.
— « Acheter Laval et obtenez Longueuil gratuitement », parce qu’on sait plus quoi faire de nos foutues banlieues plates.
— « Package deal : Depot Harbour et Parent », si vous demandez une troisième ville fantôme en prime, on vous en donnera une quatrième.
Peut-on aussi solder les villes qui sont polluées, homophobes, racistes, trop bruyantes, laides, pas humaines, de droite? Les provinces? Les pays? Les gouvernements?
Manifestation climatique
On rentre à la maison après une longue journée de boulot. On habite une ville qui sort à peine de l’hiver le plus froid de son existence. Enfin, « le plus froid » depuis qu’on archive ce genre d’information.
Les restos ont sorti leurs tables et leurs chaises sur les terrasses. Quelques braves ou téméraires y prennent l’apéro avec leur manteau, gants et foulard, feignant le printemps qui tarde à venir.
Au coin d’une rue, dans une poubelle, trône une pancarte : « NON AU DÉGEL ».
J’aurais aimé avoir avec moi un appareil pour faire une photo. J’y aurais apposé cette légende : « À Montréal, des amoureuses, des amoureux de l’hiver manifestent contre l’arrivée du printemps, la fonte des neiges, la fin de la slosh. »
Un pote, avec qui je partage mon délire de vive voix, me corrige.
— Mais non, ce sont les étudiantes, les étudiants qui manifestaient cet après-midi contre le dégel des frais de scolarité au Québec!
Je sais, je sais. Mais mon histoire de manifestation climatique est beaucoup plus poétique, non?
Impiété
— Bandes de mécréantes!
Dis-je à des collègues maintenant étonnées.
— La salle de bain n’est toujours pas en état de fonctionner.
Elles rigolent. Hier, je leur ai demandé de prier pour que tout se passe comme prévu et pour que, quand mon invité arrivera à la maison, ce soir, je n’aie pas à lui proposer une marche pour aller prendre une douche. Bien entendu, l’imprévu s’est pointé le bout du nez. Pas de douche, pas de bain possibles.
Demain, mon invité, mon coloc et moi-même iront au YMCA du coin pour prendre une douche. Ça m’apprendra à être athée et à ne fréquenter que des impies. Et heureusement que les associations de jeunes hommes chrétiens ne pratiquent pas la discrimination religieuse.
Le pourquoi du comment
— Qu’est-ce qui t’a poussée à faire une thèse?
La question à cent piasses.
— Je suis atteinte d’une névrose obsessionnelle aiguë.
Mon interlocuteur pose un sourire entendu sur ses lèvres.
La vraie raison est moins rigolote, plus lamentable. J’ai fait une thèse parce que mon frère n’en a pas fait. Plus précisément, j’ai fait une thèse parce que mes parents auraient donc voulu que mon frère fasse des études poussées. Mes parents avaient des attentes précises pour mon frère. Il devait réussir dans la vie — faire des études, obtenir un bon boulot, trouver une femme bonne à marier, faire des petits-enfants, être la fierté de ses parents. Pour s’assurer que leurs attentes se réalisent, mes parents ont prodigué à mon frère bien plus d’attention qu’il n’en voulait. Bien trop.
Mes parents n’avaient pas d’attentes précises pour moi. Je suis une fille. Je suis devenue tout ce que mon frère aurait dû être à leurs yeux parce que je crevais d’envie d’avoir l’attention qu’on lui accordait. Peine perdue.
Longtemps j’en ai voulu à mon frère de toute l’attention qu’il recevait de mes parents, ce qui, je croyais, en laissait très peu pour moi. Je me rends compte maintenant que mon frère a dû m’envier ce qui devait ressembler, pour lui, à de la liberté.

