Dixième feu de circulation: rouge
Je passe la tête sous son bras, glisse jusqu’à lui faire face. Je me love au creux de son corps. Mon corps se fait étau autour du sien. Le feu passe au vert. Nous demeurons là, éternellement.
Neuvième feu de circulation: jaune
Plutôt que de lancer son engin à toute allure, il ralentit, arrête. Je le tiens à bras le corps; ses mains se posent sur les miennes. Mes pieds quittent leurs appuis; mes jambes s’enlacent autour de son corps.
Huitième feu de circulation: rouge
Il penche la tête vers l’avant, la roule sur la gauche, puis la droite. Je pose une main sur sa nuque, envahis sa chevelure. J’y pose mes lèvres, embrasse sa peau jusqu’à plus soif.
Septième feu de circulation: rouge
Mes mains glissent sous sa veste de cuir, sous sa chemise, se posent sur la peau du bas de son dos, remontent lentement, redescendent fébrilement le long de ses flancs. Fleurs de peau.
Sixième feu de circulation: rouge
Je me remémore une scène de film: dans le Grand Nord canadien, par un froid intense, une femme exprime son affection, son attirance, son désir, en enlevant ses mitaines et en allant poser ses mains sur le ventre de son homme, sous son vêtement de fourrure.
Intermède
La blonde de l’automobiliste est partie il y a quelques semaines de cela. Elle n’a pas laissé d’adresse, ni de numéro de téléphone. Seulement des souvenirs, qui ne sont plus partagés. Avec le temps, elle et lui avaient oublié leur tendresse, leur folie, leurs jeux, leurs petits plaisirs, leur amour. Un vase à fleurs qu’on omet d’utiliser. Parce qu’on n’a pas le temps, parce qu’on est pressé, parce qu’on oublie, parce qu’on vieillit. Un vase à fleurs qui se fane et se flétrit. Un vase qui s’effrite sans crier gare. L’automobiliste se surprend à verser une larme. Voilà plusieurs secondes que les chauffeurs, derrière lui, klaxonnent, mécontents. Les motocyclistes ont disparu de son horizon depuis un moment déjà.
Cinquième feu de circulation: rouge
Un automobiliste, à gauche, nous observe. Il a un air de «Vous pourriez pas faire ça ailleurs?», de «Diable que j’aimerais être sur cette moto!» et de «Diantre que je m’ennuie de ma copine!».
Quatrième feu de circulation: rouge
Mes mains cherchent ses jambes, fouillent entre ses cuisses, glissent à l’intérieur des genoux. Le feu passe au vert.
Troisième feu de circulation: rouge
Il pose sa main gauche sur ma cuisse. Il tremble. Ça me fait oublier les vrombissements du moteur. Un frémissement traverse mon corps; sa timidité me trouble, me laisse émue. Il s’engage de nouveau sur la route.
Deuxième feu de circulation: rouge
Des tonnes de piétons traversent la rue devant nous. Heure de pointe. On se dépêche de rentrer chez soi, de retrouver son petit nid douillet, d’oublier la journée de boulot. J’enserre plus étroitement son corps, mes jambes de chaque côté des siennes, mes bras autour de sa taille. Son pied quitte le sol et se pose sur l’accélérateur.

