Lieu VII
Ils s’embrassent passionnément. Comme ça. En plein milieu d’un autobus bondé de monde. Ils sont beaux. Moment de grâce déchirant la toile morne du quotidien d’une heure de pointe de fin de journée.
— Oh! Arrêtez! C’est quoi, ces saloperies, en public?
Dit un monsieur pas très loin de moi et qui a l’air très, très outré.
Un baiser? Des saloperies? J’interviens.
— Moi, je suis plutôt charmée par cette expression publique de tendresse.
Le monsieur outré est encore plus outré.
— On vous a pas demandé votre avis, à vous!
— Eh bien, comme vous partagez la vôtre avec tout le monde, je me suis dit que je ferais de même.
Et puis je me doute que ce qui le choque, ce n’est pas un couple qui s’embrasse en public, mais le fait que ce soit un couple d’hommes.
Mes covoyageurs et covoyageuses joignent leur voix à la mienne pour approuver la légitimité et la beauté du geste des deux hommes. Certains, certaines se mettent à s’embrasser, très joliment et très coquinement. Une femme en face de moi me lance un regard interrogateur; j’opine de la tête. Nous nous enlaçons étroitement et nous embrassons avidement.
Le militantisme coquin, espiègle et sexy, j’adore.
Cobaye
Je délaisse mon écran d’ordinateur et réponds à la troisième sonnerie.
— Welby.
— Salut Welby.
Un ton coquin, moqueur, une voix rauque, sexy. C’est Pinpon. Une copine à lui est mal prise, elle a besoin d’un coup de main, il croit que je suis la personne toute désignée. Il me donne les détails de l’affaire. J’hésite un instant.
— Je te le revaudrai, allez!
Bon, j’accepte.
— Passe me prendre à la maison, vers dix-huit heures. Maintenant, je te laisse, j’ai un tas de boulot à abattre avant la fin de la journée. Bisous.
À dix-huit heures tapantes, Pinpon est à la porte, une douzaine de lys blancs dans les mains.
— Charmant, merci.
Il m’embrasse sur la joue.
— Il faut y aller.
Je mets les fleurs dans un vase, j’attrape ma veste et je le suis. On prend sa bagnole.
Il stationne la voiture au pied d’une ancienne manufacture transformée en lofts et ateliers de tous genres. J’ai déjà tiré sur la poignée et mis un pied dehors quand il m’arrête.
— Attends…
D’une voix traînante. Mmmmmmmmmm.
Il se penche par-dessus moi, d’une main ferme, ramène ma jambe à l’intérieur de la voiture, referme la portière. Il soulève mon chandail et embrasse mon ventre; défait la braguette de mon jeans et pose sa main sur ma chatte. Je mets une main sur son dos, une autre dans ses cheveux, dépose mon crâne sur l’appuie-tête et laisse sa main de maître allumer mon sexe, sa bouche experte parcourir la peau de mon ventre. Diantre que c’est bon.
Quand je suis sur le point de jouir, il retire sa main, cesse ses baisers. Quand je me calme, il reprend tout. Plusieurs fois il m’amène à la limite de l’extase, mais cesse le manège avant que je ne vienne.
— C’est l’heure.
Diantre. Foutu temps qui ne sait pas s’arrêter…
Je le suis jusqu’au quatrième étage. Il cogne à une porte. Une femme entrouvre la porte, sort, referme derrière elle. Pinpon lui fait la bise. Elle me tend la main.
— Barbara, enchantée.
Je souris. Elle me demande si Pinpon m’a expliqué ce qu’on attendait de moi et, quand j’acquiesce, elle me donne les derniers détails. Elle ouvre la porte et nous entrons dans la salle.
Pinpon va s’asseoir près des fenêtres, au fond. Je me déshabille et m’allonge sur un futon posé à même le sol. Barbara s’agenouille à côté de moi. Elle enfile des gants chirurgicaux, met du lubrifiant sur ses gants et sur ma chatte. Beaucoup de lubrifiant. Je ferme les yeux. D’une voix sonore, elle énonce le pourquoi et le comment de chacun de ses gestes. Elle pose ses doigts entre mes jambes, caresse mon clitoris, écarte mes nymphes et mes grandes lèvres. Lentement, elle introduit un doigt dans mon con, puis deux, puis trois, et quatre, et finalement cinq. Elle tourne délicament la main jusqu’à ce que ses jointures aient disparues en moi. Elle s’assure constamment que l’expérience est plaisante pour moi, qu’elle ne va pas trop vite ou trop fort. Elle replie ses doigts et forme un poing avec sa main. Elle tourne, avance, recule son poing. Elle le détend, le retend. J’ai abandonné toute volonté de me retenir. Mon corps ondule, mes mains agrippent le tissu qui recouvre le futon, mes cris sont parfois gutturaux, parfois félins, parfois étouffés.
Barbara retire sa main de moi tout aussi délicatement qu’elle l’y a introduite. Je suis repue, laisse échapper un dernier soupir. Des applaudissements se font entendre. J’ouvre les yeux et regarde les hommes et les femmes qui se trouvent à ma gauche. Pendant un moment, j’ai réussi à oublier que Barbara animait, devant une bonne douzaine de personnes, un atelier sur le fisting, et que j’étais son cobaye de remplacement parce que sa copine a eu un empêchement de dernière minute. Je leur souris gentiment, mais mon regard se porte sur Pinpon, qui se trouve derrière elles et eux, et qui me regarde avec un air envieux et malicieux. Il bande comme un porc.
Barbara annonce la fin de l’atelier. Les élèves quittent la salle pendant que je me rhabille. Pinpon nous rejoint.
Barbara me regarde, regarde Pinpon et comprend tout de suite. Un sourire gigantesque traverse son visage.
— Je vous offrirai un verre une autre fois pour vous remercier.
Nous dévalons les escaliers quatre marches à la fois. Dans la voiture, j’enlève mon jeans et descend celui de Pinpon. J’ai envie de sa bite, en moi, profonde, chaude, vibrante. Je sors un condom de la poche de ma veste et le lui enfile. Puis je le chevauche. Sans ménagement. On jouit tous les deux en l’espace de trois minutes. Et on reste là, enlacés, jusqu’à ce qu’un piéton moqueur nous lance, en cognant à la fenêtre côté passager :
— Prenez-vous une chambre!
Sibérie
Je ferme la porte derrière moi. Je suis transie, mon nez coule et j’ai terriblement envie de pipi. Dehors, il fait vingt degrés Celsius sous zéro, les rafales de vents vont jusqu’à soixante kilomètres à l’heure. Les joies de l’hiver montréalais. Mon mec, qui lit tranquillement un livre assis sur le canapé, me regarde avec un air attendri.
J’enlève mes mitaines, puis mes gants, mon manteau, mon foulard, ma tuque, mon autre manteau, mon autre foulard, mon chandail de laine. Les joies de l’hiver montréalais, vraiment. Mon mec me regarde comme si j’étais l’effeuilleuse la plus sexy du monde. Je lui adresse un sourire gentil. Puis je renifle.
Je m’assois et entreprends d’enlever mes bottes. Mes doigts, qui ont gelé malgré les gants et les mitaines, peinent à défaire les lacets. Je renifle encore. Mon mec a posé son livre, s’est approché de moi et essuie maintenant mon nez avec un mouchoir. Je suis pleine de reconnaissance. Il s’agenouille à mes pieds, défait les lacets et enlève mes bottes l’une après l’autre. Il lève son visage vers moi, sourit avec bienveillance et pointe le petit coin du doigt.
— Va.
Je cours.
Quand je ressors de la toilette, il m’entraîne vers notre lit, m’y installe sous un gros tas de couvertures. Il prend une de mes mains, qu’il masse longuement, puis l’autre, puis un pied, puis l’autre. Ma reconnaissance est sans fin.
Il me rejoint sous les couvertures, enlève mes vêtements, les siens, colle son corps brûlant contre le mien. Mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm. Ses bras m’enlacent, sa bouche parcours plusieurs parcelles de ma peau. Je me tourne vers lui, souris.
— Je n’ai pas envie de faire l’amour.
— Ça va.
Sourire tranquille sur son visage. Il continue ses bisous, ses caresses. Après un moment, il plaque son corps derrière le mien et chante à mon oreille. Jusqu’à ce que les bras de Morphée m’accueillent.
Fin de partie
Le wapiti chuchote à mon oreille.
— Merci de m’avoir appris comment plaire aux femmes…
Une voix traînante, langoureuse. Un air de satisfaction sur le visage.
— Je t’ai appris une façon de me plaire.
Il a maintenant l’air déçu, le wapiti. Très déçu.
— Ne fais pas cette gueule!
Moue dépitée tout de même.
Je n’ai pas envie de faire la leçon. Il comprendra bien tout seul que la seule chose qui importe vraiment, c’est la façon qu’il a eu d’entendre mes désirs et d’y répondre.






