Welby 2, Torpilleur -20
Il est étonné de se trouver ici. C’est moi qui l’ai invité. En bonne et due forme. D’avance. Et dans un bon resto. Il en perd presque sa verve acide.
Nous en sommes au dessert. Je déguste mes framboises une à une, lentement, langoureusement. Bien sûr, le Torpilleur aime bien cette manoeuvre adolescente. Son pied glisse lentement le long de ma cuisse. Je souris presque affectueusement. Le Torpilleur interrompt son mouvement brusquement alors que le bout de son orteil est à l’orée de ma chatte.
— Pas de culotte?
— Pas de culotte.
Torpilleur 2, Welby 1
Je me réveille ce matin dans une chambre d’hôtel quelconque. J’ai la tête lourde, le souvenir brumeux. Je me rappelle beaucoup de vin. Vraiment beaucoup.
Je masse doucement mes tempes, pousse les draps du lit.
Ma boîte tenait un lancement collectif hier. Le livre du Torpilleur faisait partie du lot.
Très lentement, j’extirpe mon corps du plumard.
Le Torpilleur m’a foutu la paix pendant presque tout l’événement mais, chaque fois que je le croisais, il avait un verre pour moi: vin, martini, armagnac.
Mes vêtements sont épars dans la chambre.
Alors que les derniers exemplaires non vendus étaient placés dans des boîtes, le Torpilleur m’a prise par le bras et m’a entraînée ici, dans cet hôtel quelconque. J’ai protesté par habitude, pour la forme.
Victoire
Deuxième séance de travail avec le Torpilleur aujourd’hui. Il a insisté pour que nous nous asseyions côte à côte, du même côté du bureau.
— Vicky, ce sera beaucoup plus efficace si nous pouvons tous les deux voir le texte à l’endroit.
Vieille croûte dyslexique, pense mon cerveau, alors que mon corps s’enflamme à l’idée d’être plus près du sien.
Je commente le texte; il commente le texte. Je prends des notes à même le manuscrit. Je m’énerve au sujet d’un argument que je considère tortueux alors que lui le trouve tout à fait élégant et gracieux. J’insiste. Il tend la main vers la poche intérieur de son veston pour prendre sa plume. J’imagine que c’est pour mettre ses gribouillis sur la page, mais mon cerveau arrête d’anticiper ses gestes à la seconde où mon oeil aperçoit un bout de tissu dépassant de ladite poche.
Mystère
J’ai cherché ma culotte partout. Je ne l’ai pas trouvée. J’ai cherché sous mon bureau. Pas trouvée. Dans mon sac. Pas trouvée. J’ai même cherché dans tous les tiroirs. Des fois que, entre le Torpilleur et Seth, j’aie assez perdu la tête pour ranger ma culotte dans un tiroir. Pas trouvée. Grrrrrrrrrrrr.
J’espère seulement qu’elle est bien cachée. Je ne saurais comment réponde à une auteure, un auteur qui la pointerait du doigt avec un regard interrogatif.
Gontran
Je le rejoins à L’Opéra Bar. On se fait la bise, s’assoit. En moins de deux, un garçon est à notre table.
— Anything else, Mister Green?
Monsieur Green?
Gontran indique du doigt son verre de vin.
— Another one of these for the lady, thank you.
— Right away, sir.
Je suis perplexe.
— Gontran, je…
— Seth, appelez-moi Seth.
Avec un accent américain.
— Je ne comprends…
Vlad-Gontran-Seth m’interrompt en m’embrassant: le serveur dépose un verre de vin devant moi.
— J’aimerais bien sav…
Phénoménologie
Ses lunettes traînent presque sur le bout de son nez. Il me regarde par-dessus, la tête légèrement penchée sur la droite. Il a un sourire amusé.
Son manuscrit est posé entre nous deux. Il est couvert de commentaires. Écrits à l’encre rouge. Je tourne les pages et je lui explique chacune de mes remarques, la nécessité de changer telle tournure de phrase, de donner des exemples plus parlants ici, de resserrer l’argument là.
Son pied se pose à l’intérieur de mes cuisses. Je poursuis ma critique. Son pied glisse vers ma chatte, s’y presse, insistant. Je ne démords pas de mes arguments.
— Vic, enlève ton pantalon.
C’est à peine si je lève un sourcil. Je remets en question son interprétation d’un philosophe américain. Je détache ma ceinture. Lui explique qu’il utilise mal ce concept en particulier. Je défais le bouton de mon pantalon. Disserte sur la nécessité de tenir compte des catégories phénoménologiques qui sous-tendent l’application dudit concept. Je descends la fermeture à glissière. Lui rappelle la fonction et les usages desdites catégories. Enlève mon pantalon. Je cite des exemples.
Le retour du refoulé
Quand je suis arrivée ce matin, il y avait un manuscrit sur mon bureau. C’est un essai littéraire abscons. C’est comme cela que la patronne me l’a présenté la semaine dernière, et c’est pour ça qu’elle me le refile à moi. Je l’ai déplacé un peu brusquement pour pouvoir poser mes choses à moi, une note en est tombée.
Très chère Tori,
J’étais certain que nos chemins allaient se recroiser un jour.
Pas de signature. C’est inutile. Il n’y a que le Torpilleur qui m’affuble de ce surnom détestable.
J’ai gardé la note dans ma main. Je me suis assise.
Je suis toujours assise, j’ai toujours la note dans la main. Je l’ai relue je ne sais plus combien de fois. Pour rien, comme ça. Ma chatte s’est engorgée. Mon bas-ventre, malgré toutes mes protestations rationnelles, sensées et raisonnables, s’est enflammé.
Je prends le téléphone et j’appelle le Torpilleur. Je fixe un rendez-vous avec lui plus tard cette semaine question de discuter de son manuscrit. Il me fait le coup de la conversation tout ce qu’il y a de plus professionnelle. Tout juste s’il ne me vouvoie pas.
Et ça me triture. J’aurais envie qu’il me susurre ses insanités d’homme trop sûr de lui, ses sottises de don juan intello à la noix. En moins de trois, j’aurais un orgasme.
Au lieu de cela, il me lance un «à très bientôt, donc» très poli, cordial, et raccroche.
Je reste là un bon moment, le combiné dans une main, sa note dans l’autre, mon désir en désordre et frustré.
Départ
Une boîte est posée sur mon bureau. J’y range, une par une, mes affaires personnelles. Je suis un tantinet nostalgique. Les collègues me manqueront. Beaucoup. Plusieurs, avec le temps, sont devenus des copains, des copines.
— Tori!
Je ne m’attendais pas à trouver âme qui vive au Département aujourd’hui. C’était oublier que le Torpilleur est non seulement une bête de sexe, mais aussi une bête de travail mécréante. Je pose un livre dans la boîte et je me retourne vers lui.
— Bonjour.
Il penche la tête sur le côté, comme pour mieux voir la boîte.
— Tu nous quittes?
— Oui. J’ai obtenu un très bon boulot dans une maison d’édition.
— Ta chatte me manquera.
Toujours aussi classe, le Torpilleur. Je ne réponds pas, me retourne, et reprend mes activités.
— Tu t’ennuieras de ma bite un peu au moins?
Zone érgonène IX
Mon désir, après des semaines, des mois de silence obstiné, têtu, douloureux, émerge tranquillement. Dans mon ventre, dans mes tripes, dans mon bas-ventre, dans ma tête, dans mon âme, dans ma conscience et mon inconscient, dans mes rêves.
Je m’accroche aux quelques souvenirs des récentes rencontres avec Béla. L’expérience millénaire de Béla (millénaire, c’est un peu exagéré, j’avoue, mais ça sonne plus joli que bicentenaire, ce qui serait la stricte vérité — la littéraire que je suis préfère la sonorité à la signification absolue, à la référence rigoureuse). Sa langue experte, agile, leste. Sa bouche vorace, avide. La sensation à la fois exquise et étrange de ses crocs sur ma peau. Mmmmmmmmmmmmmmmm…
Je pense à Pinpon. Pinpon qui est partant pour tous les projets ludiques et lubriques, même les plus fous. Pinpon à l’imagination débordante et chatoyante. Les mains de Pinpon sur mon corps. Ses doigts le long de mes nymphes, de mes grandes lèvres. Les doigts, la main, le poing de Pinpon dans mon con. Mmmmmmmmmmm…
Lieu VIII : Hilton
Après une longue journée à écouter des communications aux qualités variables, après une longue soirée de présentations d’artiste allant du très impressionnant aux sortez-moi-d’ici-avant-que-je-ne-meurs-d’ennui, nous relaxons autour d’une bouteille de vin dans le bar de l’hôtel.
Je vais au petit coin et, quand je reviens à la table, le Torpilleur s’est joint au groupe.
Je fige. Une partie de moi veut faire demi-tour et monter à sa chambre sans demander son reste. Le Torpilleur est un type insupportable. Vraiment. Insupportable. Très.
Une autre partie de moi veut monter à sa chambre à lui et baiser à tout rompre.
Il est insupportable mais il m’allume. Terriblement. Mon corps veut, désire, réclame son corps.

