Violence sourde

You bullied me out of my home.

J’aimerais dire ceci à mon ancien voisin du dessous. J’aimerais qu’il comprenne la violence pernicieuse de ses gestes, de ses paroles, de ses comportements, de ses attitudes, de ses cris, de ses arguments fallacieux.

C’est improbable. Que j’aie l’occasion de le dire. Mais, surtout, qu’il comprenne. Je le sais depuis le jour un. D’où le fait que je sois partie.

Mais il reste la colère et l’indignation. C’est vachement injuste que les ptits cons de son espèce réussissent, plus souvent qu’autrement, à imposer leur réalité. Il reste aussi les regrets. J’étais bien dans cet appartement, dans ce quartier. Heureuse. Le nouvel appartement et le nouveau quartier sont franchement moins biens. Il reste encore cette envie d’aller lui péter la gueule: «You fucking bullied me out of my home, you entitled, arrogant, narcissistic brat!»

Savoir que ça ne donnerait rien.

Soupirer très fort. Aller s’asseoir sur le coussin de méditation. May I be happy, may I be healthy and strong, may I be secure and protected, may I be at peace and at ease…

Dance It Away

Danseuse de baladi aux courbes généreuses

— D’habitude, tu danses le ventre découvert, non?

D’habitude, oui.

Depuis des années, je m’efforce d’accepter mon corps tel qu’il est. La semaine dernière, alors que les chairs de mon ventre vibraient généreusement au rythme d’un maqsoum, j’ai eu une épiphanie.  Ce ventre, non seulement je l’acceptais tel qu’il était mais, de plus, je le trouvais beau. Et émouvant.

— Je ne sens plus le besoin de l’exposer dans un effort conscient de résistance symbolique aux diktats de la beauté.

J’ai enfin fait la paix avec mon apparence physique.

Fat Chance Belly Dance, une photo de David Yu (cc by-nc-nd 2.0)

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Avec tout ça, j’ai presque manqué ma station…

Photo de la lumière aux couleurs vivent des vitraux qui éclaire la station de métro Charlevoix à Montréal

[Série 3, suite de Toutankamon en Kanuk]

Un homme lave les carreaux à la serpillère. Sans la saleté, ils sont plutôt jolis, ces carreaux. Un turquoise pas tout à fait intense, pas tout à fait neutre, tirant sur le bleu. Un lustre discret. Sur les murs, des briques en différents tons de gris. Jolies elles aussi. Un banc simple: un dossier et un siège couverts de carreaux bleu royal.

Le sentiment d’harmonie intense et le constat de joliesse architecturale me quittent quand mon champ de vision d’élargit pour englober le reste de la station de métro.

J’essaie d’imaginer la station sans la quantité astronomique de pubs qu’on y déploient et sans la crasse accumulée au cours des ans. Le tableau est assez somptueux. Mon imaginaire s’attaque à la station suivante. Bon, elle fait très années 70 avec ses tons de brun et de beige, entrecoupés de jaune et de orange, mais, tout de même, un charme certain, quoique vieillot, se manifeste. Les pastilles de couleurs de la station suivante renvoient elles aussi à une esthétique qui n’est plus au goût du jour, mais, sans les pubs entre les deux colonnes, franchement, c’est presque réjouissant. Un petit voyage artistique dans le temps.

Mon cerveau s’emballe. Et si on louait pour une journée entière tous les espaces publicitaires du métro de Montréal pour y afficher des oeuvres d’art, comme ça, sans raison, juste pour la beauté de la chose? Mieux encore, si on bannissait définitivement la pub, les moniteurs et les commerces dans le métro? Pour apprécier l’architecture des lieux et les oeuvres d’art qui y sont intégrées. Libres de toutes propagandes consuméristes.

Dommage qu’Adblock n’existe que pour les navigateurs Web.

Métro Charlevoix, une photo de abdallahh (cc by 2.0)

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Donner de la tête

Quatre silhouettes de modes aux proportions exagérées et non réalistes

Dans ma nouvelle vie, j’apprends à faire des vêtements. Je dois aussi apprendre à les dessiner. Sur des silhouettes complètement décharnées de dix têtes de haut. Ça m’énerve. Beaucoup. Alors je râle. Et on me répond.

— C’est pour mettre en valeur les vêtements.

Y a d’autres moyens de les mettre en valeur, les vêtements, me semble.

Parce que, avec des représentations comme ça, bientôt, on va photoshoper toutes les photos de mode, les filles vont devenir anorexiques et boulimiques pour fiter dans des vêtements aux proportions irréalistes pis on va devoir inventer une chirurgie du pied au nom d’un célèbre faiseur de godasses pour pouvoir porter des talons de plus en plus hauts. Ce qui serait amèrement triste, non?

FASHION EXAM, une image de Damien Chandra (cc by-nc-nd 2.0)

Intersections

Gros plan d'un feu piéton rouge à l'horizontale plutôt qu'à la verticale

En tournant à droite au feu, il passe à deux poils de m’écraser. Je prends un quart de seconde pour revenir de ma frayeur. Je regarde le conducteur. Il a la gueule renfrognée, le sourcil réprobateur et l’index qui scande l’air autoritairement de haut en bas en pointant vers le feu piéton qui maintenant clignote au rouge (ça a dû arriver pendant le quart de huitième de seconde au cours duquel je regardais par terre plutôt que devant moi). Je fais un pas en arrière. L’automobiliste, plutôt que de passer, continue son sermon facial et gestuel. Pendant un bon moment. Vieux crisse.

Je finis par perdre patience. J’ouvre la portière côté passager.

— Bon, allez, votre feu est encore vert, le mien est maintenant complètement rouge, je vais me mettre devant votre auto, vous m’écrasez, et, quand les flics, les avocats et le juge vous en parleront, vous pourrez leur dire que vous étiez dans votre plein droit de m’écraser et que j’aurai mérité mon sort. D’accord? Je sens que ça vous ferait vraiment plaisir.

Pedestrian Traffic Light, une photo de Terry Freedman

Devenir rivière

Tranquillement, l’eau glisse. Ça fait un joli son dans mon oreille. Presque un ruisseau. Ça chatouille aussi un brin. Juste assez fort, juste assez longtemps.

Bénéfice collatéral de la natation, alors que, au moment de poser la tête sur l’oreiller, de l’eau encore présente au fond de l’oreille profite de la verticalité du conduit auditif pour s’échapper.

Je m’endors en m’imaginant rivière. Bercée par les flots s’ébaudissant dans les méandres. Fluide, libre, légère. Et heureuse.

Répétition

[Série 5, suite de Roger que je n’ai pas vu depuis belle lurette]

Avenue du Parc, hier soir. Je sors du cinéma avec un ami. Nous nous dirigeons vers Sherbrooke, où un bus nous amènera chez moi. Nous partagerons une pizza, une bouteille de vin et de très bons moments. Du bonheur. Du plaisir.

Je l’ai reconnu à sa voix. Une voix criarde de petit gamin gâté qui veut un bonbon. Ce n’est pas un petit gamin gâté qui veut un bonbon. C’est un homme désespéré. Qui fréquente, habite probablement aussi, trop souvent la rue, depuis trop longtemps. Qui crie l’injustice, la violence, la douleur, le désespoir. Qui pleure l’impuissance.

Des flics l’ont menotté. Le maintiennent assis par terre. Sur un trottoir gelé d’hiver. Plus loin, un de ses potes semble être en train de rire de lui.

La fois d’avant, c’était aussi sur l’avenue du Parc. Au sud de Sherbrooke. On sortait d’une pendaison de crémaillère très sympa chez un pote. Cette fois, il était couché sur le bitume, en plein milieu de l’avenue, hurlant qu’il avait faim. Avec cette voix criarde de petit gamin gâté qui veut un bonbon.

On a appelé le 911. Un homme s’est assuré que les voitures qui arrivaient ne passaient pas sur son corps étendu au milieu de la chaussée. À plat ventre. Les bras repliés, les mains sous le front. Comme un gamin gâté qui ferait un caprice monstre en public pour obtenir un bonbon de ses parents.

Quand il a compris que les services d’urgence avaient été avisés, il s’est relevé et est parti vers le nord. On a alors espéré très fort que lesdits services d’urgence allaient l’aider. Ce qu’ils ont peut-être fait à ce moment-là.

La violence se manifeste souvent dans la répétition. Et l’impuissance. Bordel.