Alice then and now

Visage d'une très jeune fille, lunette soleil en forme de coeurs et bouche faisant semblant de mordre

La prof présente une campagne de pub inspirée de Alice au pays des merveilles. Une camarade de classe excuse — bruyamment — son ignorance.

— Ah, j’ai pas vu le film!

Soupir. Souvenir d’un article utilisé dans le cadre de ma thèse de doc: «No, But I’ve Read the Book».

La prof explique les éléments de la pub qui rappellent les aventures d’Alice. Je ne vois que la représentation d’une Alice en nymphette. Je ne peux pas ne pas commenter. Avec un brin de sarcasme et d’amertume.

— Elle est géniale, cette pub, les créateurs ont même réussi à mettre en abyme le regard pédophile de Lewis Carroll.

Silence malaisé dans la classe.

Je ne suis pas le public cible de la pub de chaussures. Et je ne suis pas le public cible du programme collégial de design de mode auquel je suis inscrite. Oh well…

Lolita, une photo de Elba Fernández (cc by-nc-nd 2.0)

La vie trop souvent

De l’autre côté des tourniquets, un homme s’effondre tranquillement. Des gens près de lui tentent de l’aider. C’est un mastodonte, il doit être pesant. Plusieurs finissent par poursuivre leur chemin. Deux restent. Probablement des personnes qui le connaissent.

Le changeur de la station de métro ne semble pas se rendre compte de ce qui se passe à quelques mètres de lui. Je me pointe à son guichet, demande s’il peut appeler quelqu’un pour donner un coup de main à l’homme?

Il jette un oeil exaspéré. Puis il se met à râler. Le type est un itinérant. Il est entré dans le métro sans payer. Il est saoul. En d’autres mots: il ne mérite pas d’être aidé. Mais le changeur passe tout de même un coup de fil pour signaler la situation. Avec un ton complètement exaspéré.

Je quitte moi-même la scène. Attristée. Le changeur manque vachement d’empathie, que je me dis. En même temps, après mon intervention minimale, je me permets de m’en aller sans me poser trop de question sur l’intervention demandé par le changeur jugé sans-coeur.

Pour la énième fois, ce sentiment d’impuissance devant la violence et l’intolérance.

Les gosses des autres

Photo d'une partie d'une formulaire d'immigration montrat la case "bachelor/spinster" cochée

Une camarade de classe me demande si j’ai des enfants.

— Non.

— Est-ce que tu en veux?

— Non.

Si j’étais un homme, on ne me poserait pas cette question dans un contexte professionnel ou scolaire. Silence féministe délibéré.

— Est-ce que tu as un chum?

— Non.

Nouveau silence féministe délibéré.

Je m’en veux un brin. Parce que je sais qu’elle tente de tisser un lien. Et que les filles hétéro, d’hab’, ça connecte en parlant de cul (les gars) ou de son résultat (les gosses). Surtout dans un programme de design de mode. Mais j’en ai marre de concéder des points au patiarcat, même quand il s’exprime dans une tentative de rapprochement amical.

Spinster, une photo de Lam Thuy Vo (cc by-nc 2.0)

Violence sourde

You bullied me out of my home.

J’aimerais dire ceci à mon ancien voisin du dessous. J’aimerais qu’il comprenne la violence pernicieuse de ses gestes, de ses paroles, de ses comportements, de ses attitudes, de ses cris, de ses arguments fallacieux.

C’est improbable. Que j’aie l’occasion de le dire. Mais, surtout, qu’il comprenne. Je le sais depuis le jour un. D’où le fait que je sois partie.

Mais il reste la colère et l’indignation. C’est vachement injuste que les ptits cons de son espèce réussissent, plus souvent qu’autrement, à imposer leur réalité. Il reste aussi les regrets. J’étais bien dans cet appartement, dans ce quartier. Heureuse. Le nouvel appartement et le nouveau quartier sont franchement moins biens. Il reste encore cette envie d’aller lui péter la gueule: «You fucking bullied me out of my home, you entitled, arrogant, narcissistic brat!»

Savoir que ça ne donnerait rien.

Soupirer très fort. Aller s’asseoir sur le coussin de méditation. May I be happy, may I be healthy and strong, may I be secure and protected, may I be at peace and at ease…

Dance It Away

Danseuse de baladi aux courbes généreuses

— D’habitude, tu danses le ventre découvert, non?

D’habitude, oui.

Depuis des années, je m’efforce d’accepter mon corps tel qu’il est. La semaine dernière, alors que les chairs de mon ventre vibraient généreusement au rythme d’un maqsoum, j’ai eu une épiphanie.  Ce ventre, non seulement je l’acceptais tel qu’il était mais, de plus, je le trouvais beau. Et émouvant.

— Je ne sens plus le besoin de l’exposer dans un effort conscient de résistance symbolique aux diktats de la beauté.

J’ai enfin fait la paix avec mon apparence physique.

Fat Chance Belly Dance, une photo de David Yu (cc by-nc-nd 2.0)

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Avec tout ça, j’ai presque manqué ma station…

Photo de la lumière aux couleurs vivent des vitraux qui éclaire la station de métro Charlevoix à Montréal

[Série 3, suite de Toutankamon en Kanuk]

Un homme lave les carreaux à la serpillère. Sans la saleté, ils sont plutôt jolis, ces carreaux. Un turquoise pas tout à fait intense, pas tout à fait neutre, tirant sur le bleu. Un lustre discret. Sur les murs, des briques en différents tons de gris. Jolies elles aussi. Un banc simple: un dossier et un siège couverts de carreaux bleu royal.

Le sentiment d’harmonie intense et le constat de joliesse architecturale me quittent quand mon champ de vision d’élargit pour englober le reste de la station de métro.

J’essaie d’imaginer la station sans la quantité astronomique de pubs qu’on y déploient et sans la crasse accumulée au cours des ans. Le tableau est assez somptueux. Mon imaginaire s’attaque à la station suivante. Bon, elle fait très années 70 avec ses tons de brun et de beige, entrecoupés de jaune et de orange, mais, tout de même, un charme certain, quoique vieillot, se manifeste. Les pastilles de couleurs de la station suivante renvoient elles aussi à une esthétique qui n’est plus au goût du jour, mais, sans les pubs entre les deux colonnes, franchement, c’est presque réjouissant. Un petit voyage artistique dans le temps.

Mon cerveau s’emballe. Et si on louait pour une journée entière tous les espaces publicitaires du métro de Montréal pour y afficher des oeuvres d’art, comme ça, sans raison, juste pour la beauté de la chose? Mieux encore, si on bannissait définitivement la pub, les moniteurs et les commerces dans le métro? Pour apprécier l’architecture des lieux et les oeuvres d’art qui y sont intégrées. Libres de toutes propagandes consuméristes.

Dommage qu’Adblock n’existe que pour les navigateurs Web.

Métro Charlevoix, une photo de abdallahh (cc by 2.0)

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Donner de la tête

Quatre silhouettes de modes aux proportions exagérées et non réalistes

Dans ma nouvelle vie, j’apprends à faire des vêtements. Je dois aussi apprendre à les dessiner. Sur des silhouettes complètement décharnées de dix têtes de haut. Ça m’énerve. Beaucoup. Alors je râle. Et on me répond.

— C’est pour mettre en valeur les vêtements.

Y a d’autres moyens de les mettre en valeur, les vêtements, me semble.

Parce que, avec des représentations comme ça, bientôt, on va photoshoper toutes les photos de mode, les filles vont devenir anorexiques et boulimiques pour fiter dans des vêtements aux proportions irréalistes pis on va devoir inventer une chirurgie du pied au nom d’un célèbre faiseur de godasses pour pouvoir porter des talons de plus en plus hauts. Ce qui serait amèrement triste, non?

FASHION EXAM, une image de Damien Chandra (cc by-nc-nd 2.0)