Rusticité 2.0

Je suis dans un restaurant avec une amie depuis un moment. Derrière nous, les gens décident de faire jouer de la musique sur leur téléphone cellulaire. Je me retourne et leur dit que c’est dérangeant. C’est l’homme qui me répond.

— Ben vous, vous parlez fort.

Sur un ton offusqué et avec un air outré.

— Si vous voulez écouter votre propre musique et ne pas entendre les conversations des autres, ça serait une crisse de bonne idée de manger chez vous. Tenez, je vous donne le menu de livraison du restaurant, pour la prochaine fois.

Ce n’est pas ce que j’ai dit ou fait. Je n’ai jamais autant de répartie dans une situation conflictuelle. I wish I would. Au lieu de ruminer la situation ad nauseam et de maudire le monde pour son manque de civilité.

Votre téléphone a inopinément sonné (parce que vous avez laissé votre numéro à des gens)

Image d'un téléphone complètement recouvert d'élastique, et donc inutilisable

— Hello?

— Hello, I’m calling about the appartment.

— I’m at work.

Le ton est cassant. Le sous-entendu — que je ne devrais pas l’appeler pendant qu’elle est au travail — est clair et net, même si complèment incohérent.

— Well, don’t pick up your fuckin’ cell phone if you don’t want to take calls while at work instead of acting like I made an incommensurable faux pas!

Hold All My Calls, une photo de Matt Reinbold (cc by-sa 2.0)

Save

Save

Save

Plazatex, avenue du Mont-Royal

Photo de rouleaux de tissus, tous dans des tons de beige

Je lui parle du texte que j’ai (supposément) écrit sur ses parents. Il a la larme à l’oeil. Je suis émue. Je ne l’imaginais pas aussi sensible. Il aimerait que je le lui envoie par courriel

Je cherche. Je ne trouve pas. Je suis pourtant certaine de l’avoir écrit, ce texte. Parce que l’histoire, vraiment, est très jolie.

Le père s’installe au comptoir pour me couper quelques mètres de velours côtelé. Il ne dépose pas tout de suite le long rouleau devant lui, manœuvre qui bloquerait le passage à sa femme, qui s’en vient, lentement, appuyée sur sa canne à quatre pattes, entre les hautes étagères de tissus. Elle s’arrête juste avant d’arriver au comptoir où il est installé.

Avec un brin d’impatience et une affection très évidente, il lui demande si elle passe ou s’en retourne. Elle passe. Lentement. Avec la certitude de celle qui se sait accueillie dans sa réalité de femme âgée. Il patiente. Tendrement. Avec la patience de celui qui ne saurait imaginer sa vie si elle n’était pas partagée avec la sienne à elle.

Beiges, une photo de Jonathan (cc by-nc-nd)

Save

Save

Alice then and now

Visage d'une très jeune fille, lunette soleil en forme de coeurs et bouche faisant semblant de mordre

La prof présente une campagne de pub inspirée de Alice au pays des merveilles. Une camarade de classe excuse — bruyamment — son ignorance.

— Ah, j’ai pas vu le film!

Soupir. Souvenir d’un article utilisé dans le cadre de ma thèse de doc: «No, But I’ve Read the Book».

La prof explique les éléments de la pub qui rappellent les aventures d’Alice. Je ne vois que la représentation d’une Alice en nymphette. Je ne peux pas ne pas commenter. Avec un brin de sarcasme et d’amertume.

— Elle est géniale, cette pub, les créateurs ont même réussi à mettre en abyme le regard pédophile de Lewis Carroll.

Silence malaisé dans la classe.

Je ne suis pas le public cible de la pub de chaussures. Et je ne suis pas le public cible du programme collégial de design de mode auquel je suis inscrite. Oh well…

Lolita, une photo de Elba Fernández (cc by-nc-nd 2.0)

La vie trop souvent

De l’autre côté des tourniquets, un homme s’effondre tranquillement. Des gens près de lui tentent de l’aider. C’est un mastodonte, il doit être pesant. Plusieurs finissent par poursuivre leur chemin. Deux restent. Probablement des personnes qui le connaissent.

Le changeur de la station de métro ne semble pas se rendre compte de ce qui se passe à quelques mètres de lui. Je me pointe à son guichet, demande s’il peut appeler quelqu’un pour donner un coup de main à l’homme?

Il jette un oeil exaspéré. Puis il se met à râler. Le type est un itinérant. Il est entré dans le métro sans payer. Il est saoul. En d’autres mots: il ne mérite pas d’être aidé. Mais le changeur passe tout de même un coup de fil pour signaler la situation. Avec un ton complètement exaspéré.

Je quitte moi-même la scène. Attristée. Le changeur manque vachement d’empathie, que je me dis. En même temps, après mon intervention minimale, je me permets de m’en aller sans me poser trop de question sur l’intervention demandé par le changeur jugé sans-coeur.

Pour la énième fois, ce sentiment d’impuissance devant la violence et l’intolérance.

Les gosses des autres

Photo d'une partie d'une formulaire d'immigration montrat la case "bachelor/spinster" cochée

Une camarade de classe me demande si j’ai des enfants.

— Non.

— Est-ce que tu en veux?

— Non.

Si j’étais un homme, on ne me poserait pas cette question dans un contexte professionnel ou scolaire. Silence féministe délibéré.

— Est-ce que tu as un chum?

— Non.

Nouveau silence féministe délibéré.

Je m’en veux un brin. Parce que je sais qu’elle tente de tisser un lien. Et que les filles hétéro, d’hab’, ça connecte en parlant de cul (les gars) ou de son résultat (les gosses). Surtout dans un programme de design de mode. Mais j’en ai marre de concéder des points au patiarcat, même quand il s’exprime dans une tentative de rapprochement amical.

Spinster, une photo de Lam Thuy Vo (cc by-nc 2.0)

Violence sourde

You bullied me out of my home.

J’aimerais dire ceci à mon ancien voisin du dessous. J’aimerais qu’il comprenne la violence pernicieuse de ses gestes, de ses paroles, de ses comportements, de ses attitudes, de ses cris, de ses arguments fallacieux.

C’est improbable. Que j’aie l’occasion de le dire. Mais, surtout, qu’il comprenne. Je le sais depuis le jour un. D’où le fait que je sois partie.

Mais il reste la colère et l’indignation. C’est vachement injuste que les ptits cons de son espèce réussissent, plus souvent qu’autrement, à imposer leur réalité. Il reste aussi les regrets. J’étais bien dans cet appartement, dans ce quartier. Heureuse. Le nouvel appartement et le nouveau quartier sont franchement moins biens. Il reste encore cette envie d’aller lui péter la gueule: «You fucking bullied me out of my home, you entitled, arrogant, narcissistic brat!»

Savoir que ça ne donnerait rien.

Soupirer très fort. Aller s’asseoir sur le coussin de méditation. May I be happy, may I be healthy and strong, may I be secure and protected, may I be at peace and at ease…