Avec tout ça, j’ai presque manqué ma station…

Photo de la lumière aux couleurs vivent des vitraux qui éclaire la station de métro Charlevoix à Montréal

[Série 3, suite de Toutankamon en Kanuk]

Un homme lave les carreaux à la serpillère. Sans la saleté, ils sont plutôt jolis, ces carreaux. Un turquoise pas tout à fait intense, pas tout à fait neutre, tirant sur le bleu. Un lustre discret. Sur les murs, des briques en différents tons de gris. Jolies elles aussi. Un banc simple: un dossier et un siège couverts de carreaux bleu royal.

Le sentiment d’harmonie intense et le constat de joliesse architecturale me quittent quand mon champ de vision d’élargit pour englober le reste de la station de métro.

J’essaie d’imaginer la station sans la quantité astronomique de pubs qu’on y déploient et sans la crasse accumulée au cours des ans. Le tableau est assez somptueux. Mon imaginaire s’attaque à la station suivante. Bon, elle fait très années 70 avec ses tons de brun et de beige, entrecoupés de jaune et de orange, mais, tout de même, un charme certain, quoique vieillot, se manifeste. Les pastilles de couleurs de la station suivante renvoient elles aussi à une esthétique qui n’est plus au goût du jour, mais, sans les pubs entre les deux colonnes, franchement, c’est presque réjouissant. Un petit voyage artistique dans le temps.

Mon cerveau s’emballe. Et si on louait pour une journée entière tous les espaces publicitaires du métro de Montréal pour y afficher des oeuvres d’art, comme ça, sans raison, juste pour la beauté de la chose? Mieux encore, si on bannissait définitivement la pub, les moniteurs et les commerces dans le métro? Pour apprécier l’architecture des lieux et les oeuvres d’art qui y sont intégrées. Libres de toutes propagandes consuméristes.

Dommage qu’Adblock n’existe que pour les navigateurs Web.

Métro Charlevoix, une photo de abdallahh (cc by 2.0)

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Donner de la tête

Quatre silhouettes de modes aux proportions exagérées et non réalistes

Dans ma nouvelle vie, j’apprends à faire des vêtements. Je dois aussi apprendre à les dessiner. Sur des silhouettes complètement décharnées de dix têtes de haut. Ça m’énerve. Beaucoup. Alors je râle. Et on me répond.

— C’est pour mettre en valeur les vêtements.

Y a d’autres moyens de les mettre en valeur, les vêtements, me semble.

Parce que, avec des représentations comme ça, bientôt, on va photoshoper toutes les photos de mode, les filles vont devenir anorexiques et boulimiques pour fiter dans des vêtements aux proportions irréalistes pis on va devoir inventer une chirurgie du pied au nom d’un célèbre faiseur de godasses pour pouvoir porter des talons de plus en plus hauts. Ce qui serait amèrement triste, non?

FASHION EXAM, une image de Damien Chandra (cc by-nc-nd 2.0)

Intersections

Gros plan d'un feu piéton rouge à l'horizontale plutôt qu'à la verticale

En tournant à droite au feu, il passe à deux poils de m’écraser. Je prends un quart de seconde pour revenir de ma frayeur. Je regarde le conducteur. Il a la gueule renfrognée, le sourcil réprobateur et l’index qui scande l’air autoritairement de haut en bas en pointant vers le feu piéton qui maintenant clignote au rouge (ça a dû arriver pendant le quart de huitième de seconde au cours duquel je regardais par terre plutôt que devant moi). Je fais un pas en arrière. L’automobiliste, plutôt que de passer, continue son sermon facial et gestuel. Pendant un bon moment. Vieux crisse.

Je finis par perdre patience. J’ouvre la portière côté passager.

— Bon, allez, votre feu est encore vert, le mien est maintenant complètement rouge, je vais me mettre devant votre auto, vous m’écrasez, et, quand les flics, les avocats et le juge vous en parleront, vous pourrez leur dire que vous étiez dans votre plein droit de m’écraser et que j’aurai mérité mon sort. D’accord? Je sens que ça vous ferait vraiment plaisir.

Pedestrian Traffic Light, une photo de Terry Freedman

Répétition

[Série 5, suite de Roger que je n’ai pas vu depuis belle lurette]

Avenue du Parc, hier soir. Je sors du cinéma avec un ami. Nous nous dirigeons vers Sherbrooke, où un bus nous amènera chez moi. Nous partagerons une pizza, une bouteille de vin et de très bons moments. Du bonheur. Du plaisir.

Je l’ai reconnu à sa voix. Une voix criarde de petit gamin gâté qui veut un bonbon. Ce n’est pas un petit gamin gâté qui veut un bonbon. C’est un homme désespéré. Qui fréquente, habite probablement aussi, trop souvent la rue, depuis trop longtemps. Qui crie l’injustice, la violence, la douleur, le désespoir. Qui pleure l’impuissance.

Des flics l’ont menotté. Le maintiennent assis par terre. Sur un trottoir gelé d’hiver. Plus loin, un de ses potes semble être en train de rire de lui.

La fois d’avant, c’était aussi sur l’avenue du Parc. Au sud de Sherbrooke. On sortait d’une pendaison de crémaillère très sympa chez un pote. Cette fois, il était couché sur le bitume, en plein milieu de l’avenue, hurlant qu’il avait faim. Avec cette voix criarde de petit gamin gâté qui veut un bonbon.

On a appelé le 911. Un homme s’est assuré que les voitures qui arrivaient ne passaient pas sur son corps étendu au milieu de la chaussée. À plat ventre. Les bras repliés, les mains sous le front. Comme un gamin gâté qui ferait un caprice monstre en public pour obtenir un bonbon de ses parents.

Quand il a compris que les services d’urgence avaient été avisés, il s’est relevé et est parti vers le nord. On a alors espéré très fort que lesdits services d’urgence allaient l’aider. Ce qu’ils ont peut-être fait à ce moment-là.

La violence se manifeste souvent dans la répétition. Et l’impuissance. Bordel.

Jeunisme féministe

Ces derniers mois, j’ai passé beaucoup de temps avec des vingtenaires. Et j’ai découvert l’âgisme. Bordel. Ma quarantaine en a pris pour son rhume.

Mon égo en a aussi pris pour son rhume. Les côtoyer m’a rappelé l’arrogance et l’insolence de mes vingt ans à moi. Ce qui m’a rendue presque empathique. Presque.

La good catholic girl en moi déteste cette forme de disrimination. Je veux qu’on m’accueille, qu’on m’accepte, qu’on m’aime!

La féministe en moi déteste aussi cette forme de discrimination. Mais la réaction est moins «féminine»: fuck off.

La vieillesse est relative, bien entendu. Mais, à vingt ans, la relativité est restreinte.

Je me souviens très bien m’être juré, plus jeune, de ne jamais devenir celle qui dirait un jour «tu vas comprendre quand tu vas vieillir».

Un des avantages de l’âge? Tout ça ne m’empêche pas de dormir. En bout de ligne, victoire de la féministe sur la good catholic girl. Fuck off.

Dissonance

Je suis hypersensible. Je n’aime pas beaucoup l’expression. En anglais, on parle de sensory processing sensitivity. À peine mieux. En gros: mon corps et ma tête réagissent plus fort que la moyenne des ours aux stimuli. Résultat: le monde est, pour moi, plus manifeste. Surtout plus bruyant. C’est plus souvent qu’autrement chiant. Une image imparfaite: j’ai l’impression de faire du camping en plein milieu d’un chantier de construction, alors que j’habite simplement dans un appartement à l’insonorisation mal foutue. Rationnellement, je suis très consciente de cet état de fait. Mais mon système nerveux n’en a rien à cirer, de la rationalité: il est constamment en mode réponse à des agressions multiples. C’est épuisant. Terriblement épuisant. Il reste très peu d’énergie, après, pour avoir du plaisir et être heureuse.

Je possède plusieurs traits qui ne sont pas les plus communs du genre humain. Ou valorisés dans notre monde. Ou appréciés chez une femme. Plus jeune, j’ai tenté de ne pas être ce que je suis. Échec monumental. Mieux vaut les embrasser, ces traits, être en concordance avec leur configuration particulière. Ça simplifie mon existence.

L’hypersensibilité acoustique, c’est une autre histoire. Je n’y trouve que des inconvénients. Et aucune solution pratique. Surtout dans un monde de plus en plus bruyant. (Surtout dans une ville où les crisses de tabarnacs de sacraments d’appartements sont tous mal insonorisés, à moins de payer une fortune en loyer.)

L’hypersensibilité, c’est aussi des réactions plus intenses aux stimuli tactiles. Des bouchons d’oreilles, après cinq minutes, ça m’irrite au plus haut point. Après dix minutes, j’ai l’air d’un chien qui veut s’enlever vingt tiques dans l’oreille. Je supporte les écouteurs un brin plus longtemps, tant qu’il ne sont pas dans mes oreilles.

Bref, pour ce coup-là, j’ai l’impression d’avoir hérité d’un gène taré. Une caractéristique dont je ne peux me défaire et qui est totalement incompatible avec le monde contemporain actuel. Si j’avais un tempérament d’aventurière, je me réfugierais probablement au fin fond du désert ou au coeur du grand nord.