La vie trop souvent

De l’autre côté des tourniquets, un homme s’effondre tranquillement. Des gens près de lui tentent de l’aider. C’est un mastodonte, il doit être pesant. Plusieurs finissent par poursuivre leur chemin. Deux restent. Probablement des personnes qui le connaissent.

Le changeur de la station de métro ne semble pas se rendre compte de ce qui se passe à quelques mètres de lui. Je me pointe à son guichet, demande s’il peut appeler quelqu’un pour donner un coup de main à l’homme?

Il jette un oeil exaspéré. Puis il se met à râler. Le type est un itinérant. Il est entré dans le métro sans payer. Il est saoul. En d’autres mots: il ne mérite pas d’être aidé. Mais le changeur passe tout de même un coup de fil pour signaler la situation. Avec un ton complètement exaspéré.

Je quitte moi-même la scène. Attristée. Le changeur manque vachement d’empathie, que je me dis. En même temps, après mon intervention minimale, je me permets de m’en aller sans me poser trop de question sur l’intervention demandé par le changeur jugé sans-coeur.

Pour la énième fois, ce sentiment d’impuissance devant la violence et l’intolérance.

Violence sourde

You bullied me out of my home.

J’aimerais dire ceci à mon ancien voisin du dessous. J’aimerais qu’il comprenne la violence pernicieuse de ses gestes, de ses paroles, de ses comportements, de ses attitudes, de ses cris, de ses arguments fallacieux.

C’est improbable. Que j’aie l’occasion de le dire. Mais, surtout, qu’il comprenne. Je le sais depuis le jour un. D’où le fait que je sois partie.

Mais il reste la colère et l’indignation. C’est vachement injuste que les ptits cons de son espèce réussissent, plus souvent qu’autrement, à imposer leur réalité. Il reste aussi les regrets. J’étais bien dans cet appartement, dans ce quartier. Heureuse. Le nouvel appartement et le nouveau quartier sont franchement moins biens. Il reste encore cette envie d’aller lui péter la gueule: «You fucking bullied me out of my home, you entitled, arrogant, narcissistic brat!»

Savoir que ça ne donnerait rien.

Soupirer très fort. Aller s’asseoir sur le coussin de méditation. May I be happy, may I be healthy and strong, may I be secure and protected, may I be at peace and at ease…

Jeunisme féministe

Ces derniers mois, j’ai passé beaucoup de temps avec des vingtenaires. Et j’ai découvert l’âgisme. Bordel. Ma quarantaine en a pris pour son rhume.

Mon égo en a aussi pris pour son rhume. Les côtoyer m’a rappelé l’arrogance et l’insolence de mes vingt ans à moi. Ce qui m’a rendue presque empathique. Presque.

La good catholic girl en moi déteste cette forme de disrimination. Je veux qu’on m’accueille, qu’on m’accepte, qu’on m’aime!

La féministe en moi déteste aussi cette forme de discrimination. Mais la réaction est moins «féminine»: fuck off.

La vieillesse est relative, bien entendu. Mais, à vingt ans, la relativité est restreinte.

Je me souviens très bien m’être juré, plus jeune, de ne jamais devenir celle qui dirait un jour «tu vas comprendre quand tu vas vieillir».

Un des avantages de l’âge? Tout ça ne m’empêche pas de dormir. En bout de ligne, victoire de la féministe sur la good catholic girl. Fuck off.

Dissonance

Je suis hypersensible. Je n’aime pas beaucoup l’expression. En anglais, on parle de sensory processing sensitivity. À peine mieux. En gros: mon corps et ma tête réagissent plus fort que la moyenne des ours aux stimuli. Résultat: le monde est, pour moi, plus manifeste. Surtout plus bruyant. C’est plus souvent qu’autrement chiant. Une image imparfaite: j’ai l’impression de faire du camping en plein milieu d’un chantier de construction, alors que j’habite simplement dans un appartement à l’insonorisation mal foutue. Rationnellement, je suis très consciente de cet état de fait. Mais mon système nerveux n’en a rien à cirer, de la rationalité: il est constamment en mode réponse à des agressions multiples. C’est épuisant. Terriblement épuisant. Il reste très peu d’énergie, après, pour avoir du plaisir et être heureuse.

Je possède plusieurs traits qui ne sont pas les plus communs du genre humain. Ou valorisés dans notre monde. Ou appréciés chez une femme. Plus jeune, j’ai tenté de ne pas être ce que je suis. Échec monumental. Mieux vaut les embrasser, ces traits, être en concordance avec leur configuration particulière. Ça simplifie mon existence.

L’hypersensibilité acoustique, c’est une autre histoire. Je n’y trouve que des inconvénients. Et aucune solution pratique. Surtout dans un monde de plus en plus bruyant. (Surtout dans une ville où les crisses de tabarnacs de sacraments d’appartements sont tous mal insonorisés, à moins de payer une fortune en loyer.)

L’hypersensibilité, c’est aussi des réactions plus intenses aux stimuli tactiles. Des bouchons d’oreilles, après cinq minutes, ça m’irrite au plus haut point. Après dix minutes, j’ai l’air d’un chien qui veut s’enlever vingt tiques dans l’oreille. Je supporte les écouteurs un brin plus longtemps, tant qu’il ne sont pas dans mes oreilles.

Bref, pour ce coup-là, j’ai l’impression d’avoir hérité d’un gène taré. Une caractéristique dont je ne peux me défaire et qui est totalement incompatible avec le monde contemporain actuel. Si j’avais un tempérament d’aventurière, je me réfugierais probablement au fin fond du désert ou au coeur du grand nord.