Votre téléphone a inopinément sonné (parce que vous avez laissé votre numéro à des gens)

Image d'un téléphone complètement recouvert d'élastique, et donc inutilisable

— Hello?

— Hello, I’m calling about the appartment.

— I’m at work.

Le ton est cassant. Le sous-entendu — que je ne devrais pas l’appeler pendant qu’elle est au travail — est clair et net, même si complèment incohérent.

— Well, don’t pick up your fuckin’ cell phone if you don’t want to take calls while at work instead of acting like I made an incommensurable faux pas!

Hold All My Calls, une photo de Matt Reinbold (cc by-sa 2.0)

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Alice then and now

Visage d'une très jeune fille, lunette soleil en forme de coeurs et bouche faisant semblant de mordre

La prof présente une campagne de pub inspirée de Alice au pays des merveilles. Une camarade de classe excuse — bruyamment — son ignorance.

— Ah, j’ai pas vu le film!

Soupir. Souvenir d’un article utilisé dans le cadre de ma thèse de doc: «No, But I’ve Read the Book».

La prof explique les éléments de la pub qui rappellent les aventures d’Alice. Je ne vois que la représentation d’une Alice en nymphette. Je ne peux pas ne pas commenter. Avec un brin de sarcasme et d’amertume.

— Elle est géniale, cette pub, les créateurs ont même réussi à mettre en abyme le regard pédophile de Lewis Carroll.

Silence malaisé dans la classe.

Je ne suis pas le public cible de la pub de chaussures. Et je ne suis pas le public cible du programme collégial de design de mode auquel je suis inscrite. Oh well…

Lolita, une photo de Elba Fernández (cc by-nc-nd 2.0)

Les gosses des autres

Photo d'une partie d'une formulaire d'immigration montrat la case "bachelor/spinster" cochée

Une camarade de classe me demande si j’ai des enfants.

— Non.

— Est-ce que tu en veux?

— Non.

Si j’étais un homme, on ne me poserait pas cette question dans un contexte professionnel ou scolaire. Silence féministe délibéré.

— Est-ce que tu as un chum?

— Non.

Nouveau silence féministe délibéré.

Je m’en veux un brin. Parce que je sais qu’elle tente de tisser un lien. Et que les filles hétéro, d’hab’, ça connecte en parlant de cul (les gars) ou de son résultat (les gosses). Surtout dans un programme de design de mode. Mais j’en ai marre de concéder des points au patiarcat, même quand il s’exprime dans une tentative de rapprochement amical.

Spinster, une photo de Lam Thuy Vo (cc by-nc 2.0)

Dance It Away

Danseuse de baladi aux courbes généreuses

— D’habitude, tu danses le ventre découvert, non?

D’habitude, oui.

Depuis des années, je m’efforce d’accepter mon corps tel qu’il est. La semaine dernière, alors que les chairs de mon ventre vibraient généreusement au rythme d’un maqsoum, j’ai eu une épiphanie.  Ce ventre, non seulement je l’acceptais tel qu’il était mais, de plus, je le trouvais beau. Et émouvant.

— Je ne sens plus le besoin de l’exposer dans un effort conscient de résistance symbolique aux diktats de la beauté.

J’ai enfin fait la paix avec mon apparence physique.

Fat Chance Belly Dance, une photo de David Yu (cc by-nc-nd 2.0)

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Donner de la tête

Quatre silhouettes de modes aux proportions exagérées et non réalistes

Dans ma nouvelle vie, j’apprends à faire des vêtements. Je dois aussi apprendre à les dessiner. Sur des silhouettes complètement décharnées de dix têtes de haut. Ça m’énerve. Beaucoup. Alors je râle. Et on me répond.

— C’est pour mettre en valeur les vêtements.

Y a d’autres moyens de les mettre en valeur, les vêtements, me semble.

Parce que, avec des représentations comme ça, bientôt, on va photoshoper toutes les photos de mode, les filles vont devenir anorexiques et boulimiques pour fiter dans des vêtements aux proportions irréalistes pis on va devoir inventer une chirurgie du pied au nom d’un célèbre faiseur de godasses pour pouvoir porter des talons de plus en plus hauts. Ce qui serait amèrement triste, non?

FASHION EXAM, une image de Damien Chandra (cc by-nc-nd 2.0)

Intersections

Gros plan d'un feu piéton rouge à l'horizontale plutôt qu'à la verticale

En tournant à droite au feu, il passe à deux poils de m’écraser. Je prends un quart de seconde pour revenir de ma frayeur. Je regarde le conducteur. Il a la gueule renfrognée, le sourcil réprobateur et l’index qui scande l’air autoritairement de haut en bas en pointant vers le feu piéton qui maintenant clignote au rouge (ça a dû arriver pendant le quart de huitième de seconde au cours duquel je regardais par terre plutôt que devant moi). Je fais un pas en arrière. L’automobiliste, plutôt que de passer, continue son sermon facial et gestuel. Pendant un bon moment. Vieux crisse.

Je finis par perdre patience. J’ouvre la portière côté passager.

— Bon, allez, votre feu est encore vert, le mien est maintenant complètement rouge, je vais me mettre devant votre auto, vous m’écrasez, et, quand les flics, les avocats et le juge vous en parleront, vous pourrez leur dire que vous étiez dans votre plein droit de m’écraser et que j’aurai mérité mon sort. D’accord? Je sens que ça vous ferait vraiment plaisir.

Pedestrian Traffic Light, une photo de Terry Freedman